Kill Bill



Une belle blonde en survêtement jaune et noir nappé du sang de ses ennemis, une belle et venimeuse asiatique en kimono blanc immaculé, des yakuzas masqués en costumes noirs, une adolescente nippone en uniforme de lycéenne : le fétichisme et la sensualité flamboyante de Kill Bill ne se limite pas aux personnages et à leur apparence, il s'étend aussi aux lieux (la villa des feuilles bleues), aux armes déployées et usitées jusqu'aux noms attribués. Car Tarantino est d'abord un grand créateur (ou révélateur, c'est selon) de fantasmes.

Ceux qui sont encore en vie, profitez-en pour le rester, tirez-vous ! Mais laissez les membres que vous avez perdus. Désormais, ils m'appartiennent.

Si Uma, à cet instant, apparaît tel un spectre du soleil levant (voix d'outre-tombe, contre-plongée qui fait sensation), Black Mamba, qui vient d'envoyer en enfer 88 yakuzas, rejoint les icônes du cinéma d'exploitation japonais, du loup solitaire à l'enfant (la contre-plongée souligne une même invincibilité) aux figures tragiques et vengeresses des Lady Snowblood et des Scorpion.
Si l'ombre de Kwai Chang Caine poursuit Bill à travers son acteur, David Carradine, et par contre-coup le volume 2, les fantômes de Yuki et Sasori hantent le volume 1. Mais hanter n'est pas vampiriser. Car Uma n'est pas Meiko, car "Flower of carnage" appartient désormais autant à Kill Bill qu'à Blizzard from the Netherworld, car cette élégiaque chanson épouse tout autant le destin d'O-Ren Ishii et la quête de la Mariée.
Quand, quelques instants plus tôt, le visage de Black Mamba se confond avec celui, tuméfié, de la Mariée, et que Beatrix Kiddo demande des comptes à Cotton Mouth, elle rejoint les figures mythiques du western spaghetti, celle de l'orphelin vengeur de La mort était au rendez-vous, celle de l'homme à l'harmonica d'Il était une fois dans l'Ouest. Mais la partition de Morricone adopte le seul point de vue de la Mariée, car le regard azuré d'Uma n'est pas celui, en acier, de Law et de Bronson.
Entre temps, Black Mamba a rugi, a ravagé, jouant du katana en jouant les acrobates, comme Gene Kelly jouait de l'épée dans Les Trois mousquetaires, en dansant.
Quand Black Mamba et California Mountain Snake se font face, prêtes à charger avec leur katana, le duel leonien épouse ceux des yakuzas eiga, se prolonge dans un corps à corps de Gosha, et se termine par une mutilation estampillée wu xia pian. De leur fusion et leur alchimie naît un style nouveau, celui de Tarantino, serré et intense, car le duel entre les deux vipères assassines n'appartient qu'à lui, car il rejoint celui, mythique, entre le bon, la brute et le truand, car le duel est grandiose, tout en se déroulant dans un espace restreint, car Tarantino est avant tout un grand magicien.
Quand Beatrix applique sur Bill la technique du coeur explosé par la paume à cinq pointes, que Bill se lève et s'en va pour s'effondrer cinq pas plus loin, l'art de Tarantino atteint son apogée, car Uma et David entrent alors dans la légende du cinéma, car les coeurs de Morricone désormais ne sont plus seulement dédiés à Navajo Joe, car le nôtre s'emballe pour la lionne qui a retrouvé son petit.

Comme ses aînés nippons, chinois et italiens, Kill Bill est un film qui a de la gueule, du coeur et des tripes. Son carburant est identique : le sang. Un sang qui n'aura jamais été aussi sensuel.

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