Le Nouveau monde



Toute l'ambition de Malick conduit au Nouveau monde, tout grand cinéaste (et Malick est immense) porte en lui un film rêvé, comme le fut Fièvre sur Anatahan pour Sternberg ou Tabu pour Murnau (un autre esthète, qui partage avec Malick la même vision panthéiste du monde). Tabu qui pourrait tout à fait être le premier acte de ce Nouveau monde.
Le film de Malick retrace l'histoire de Pocahontas, princesse indienne, et du Capitaine John Smith, aventurier et chercheur de nouveaux mondes . Cette histoire commence au moment où Smith s'arrête dans l'un de ces nouveaux mondes, le plus mythique : l'Amérique, terre fabuleuse et paradisiaque où ses habitants ne connaissaient ni mensonge ni convoiterie ni envie de possession, où les hommes vivaient en harmonie avec les bêtes et Dame Nature, Dame Nature si convoitée, si célébrée, si incantée, si invoquée par la caméra de Malick. Paradis perdu dès que l'homme de l'Est en foule la rive. L'homme de l'Est, incarnés ici par John Smith et le planteur de tabac John Rolfe, y voit une nouvelle terre à découvrir (pour Smith), un nouveau commencement, une nouvelle terre à cultiver, en homme libre, débarassé des carcans du Vieux monde (pour Rolfe). Mais aucune terre ne sera jamais valorisée par cet homme-là.
Au début de ce nouveau commencement, les arbres serviront à construire des forts, symbole d'un repli sur soi (ce fort n'est pas le monde), camp de base pour une future colonie (l'autre homme de l'Est incarné par le personnage de Plummer). La nourriture sera consommée jusqu'à épuisement. La culture de la terre servira au commerce, donc à l'expansion. Lady Rebecca, anciennement Pocahontas, terre symbolique, mettra au monde un enfant unique, sans lendemain.
La découverte de l'Amerique par Smith passera donc par l'Espiègle, une princesse, la fille favorite de l'empereur des Algonquins, qui passe son temps à mimer les animaux de la forêt, à flirter avec le ciel, le soleil et l'océan, à leur offrir son coeur et son âme.
Il y a dans ce film (l'un des plus beaux du monde, mais aussi l'un des plus tristes) des instants magiques, comme cet apprentissage de la langue anglaise par Pocahontas, comme cette indienne au visage blanchi scellant le sort de l'héroïne, la chassant symboliquement. Il y a ce dernier hommage du soleil à l'un de ses enfants bien-aimé, un enfant de la Terre qui a toujours vécu en harmonie avec ses éléments. Il y a aussi ce moment incroyable, où l'indien au visage peint en noir et blanc (le fou et le sage de la tribu) se dresse au milieu des hommes, mais seul au monde, et chancelle devant leur folie, temps suspendu en plein fracas des armes. Tout le cinéma de Malick conduit à ce plan, à ce regard sur le monde, à la fois détaché et lucide.
A la fin de l'histoire, la princesse (Q'Orianka Kilcher, sublime) n'épousera pas son beau prince (l'attrait de la découverte l'emportant sur sa tentation d'abandonner son nom et son ambition), mais fondera avec le planteur une nouvelle famille (trop curieuse de l'Autre, elle fut bannie des siens), un nouveau monde, un monde rêvé, un monde métissé, un monde utopique.
Un monde qui restera lettre morte.

2 commentaires:

Jade a dit…

Je l'aime beaucoup ce film, certainement mon préféré de Malick , plus que le déstabilisant et énigmatique Badlands, plus que La ligne rouge où on retrouve déjà les mêmes thèmes mais si douloureux.
De cette histoire prétexte mais très belle, de cette confrontation de deux cultures, il reste ce questionnement, ô combien d'actualité sur ce que l'homme a fait du monde, sur l'harmonie perdue avec la nature et entre les hommes,oui un regard lucide et désabusé.

Rom a dit…

Merci aussi pour votre passage ; je n'ai pas encore vu Badlands. En revanche, j'aime beaucoup certains passages de La ligne rouge (le héros au milieu des autochtones, dans la nature, l'attaque du camp japonais), mais d'autres, j'aime moins, les passages sur le bateau, entre les soldats, çà ne me parait pas apporter grand chose, le film aurait davantage été "épuré" sans ces passages, comme la profusion des personnages. Mais c'est bien entendu un avis personnel sur un cinéma qui me parait au sommet lorsqu'il confronte l'homme à la nature, et quand il ne parle pas beaucoup. Un regard davantage qu'un discours.