Les contes de la lune vague après la pluie



L’oeuvre de Kenji Mizoguchi impose un immense respect et une immense admiration.
La splendeur du monde fantômatique représenté dans le film alliée à ses languissants chants Nô, au raffinement et à la grâce sublime de la mise en scène, des décors et de la lumière (le film est éclairé par le très grand Kazuo Miyagawa, chef opérateur des plus beaux films japonais), font de Ugetsu monogatari l’une des plus belles oeuvres d’art contemporaines. Dans Ugetsu, Mizoguchi fait de chaque mouvement (des personnages féminins, comme de la caméra), chaque son, chaque vibration, un chef d’oeuvre de poésie qui épouse à la perfection le destin tragique et spectral des héroïnes.
Bien-sûr, Ugetsu n’est pas seulement la somme de ses rimes poétiques, un chant magnifique sans esprit et sans message, car Mizoguchi conjugue cette beauté à un thème, donne une profondeur à ses images en évoquant une nouvelle fois le destin de ces femmes trahies par l’ambition des hommes. Dans Ugetsu, la poésie ensorcelleuse des images s’allie à une morale bouddhique imparable tout en restant sélective. L’artiste en particulier, l’homme en général, ne peut se soustraire de la passion, ne peut renoncer au rêve. Cependant, la soif excessive d’ascension sociale et de reconnaissance (vanité) artistique (pour Genjuro), la soif de pouvoir et de gloire (pour Tobei), sont implacablement sanctionnées par la perte de soi et la déchéance. Le potier Genjuro qui rêve de fortune et d’inaccessible va succomber à la plus belle des apparitions et à la plus belle des apparences pour se réveiller au milieu de ruines. Le paysan Tobei devenu général retrouvera sa femme dans un bordel. Ici, et comme toujours chez Mizoguchi, l’amour et le sacrifice des femmes répondent à l’orgueil et aux désirs des hommes. Bien entendu, Genjuro est une projection de Mizoguchi, la princesse Wakasa incarne la tentation de créer du beau en s’oubliant soi-même, en oubliant le réel. L’élégance suprême du cinéaste est de ne sacrifier ni le rêve infusé par les spectres, ni la réalité tangible constitutif des êtres. Ici, l’ombre est dédiée à la lumière. Mizoguchi, dans Ugetsu, distingue rêve et illusion, imagination et mirage, invention et leurre, nous apprend à vivre en harmonie avec nos fantômes, à chasser nos démons. Chez Mizoguchi, l'ombre qui est dédiée à la lumière est bien souvent vertigineuse, donc dangereuse.
Dans Les contes de la lune vague après la pluie, l’art extatique et élégiaque propre à la grande tradition du monogatari et du théatre Nô (des récits dramatiques et lyriques tout dévoués à construire une émotion, une atmosphère) est au service d’un discours pertinent sur le sens de l’existence.Les contes de la lune vague après la pluie a la force et la pureté d’un diamant.

Aucun commentaire: