L'auberge rouge



Chrétiens, venez tous écouter une complainte véritable, celle de trois monstres inhumains, leurs crimes sont épouvantables. Il y a de cela cent vingt ans, ils assassinaient les passants. A Peyrebeille, en Vivarais, dans le département d'Ardèche, sur une route isolée, ils établirent leur commerce, l'auberge est sur le grand chemin où ils égorgèrent les humains. Ces monstres avaient une fille et, bien qu'elle soit si gentille, elle n'avait pas d'amant. Connait-on beaucoup d'auberges où, du soir jusqu'au matin, une fille reste vierge comme la fille Martin ? On ne pourra jamais savoir le nombre de victimes, on les porte à cent trente trois mais il y en a peut-être mille. Fremissez tout noisillon des crimes de cette maison. On avait dans la montagne pour Martin et sa compagne de la considération. En les sachant à leur aide, on croyait à leur vertu, car souvent, ne vous en déplaise, l'estime suit les écus. Joueur d'orgues de barbarie, ce pauvre diable un soir de neige avec un singe travesti à l'auberge fut pris au piège.



Toute ressemblance avec des faits et des personnages ayant réellement existé ne serait ni fortuite ni involontaire. Bien-sûr, le film de Claude Autant-Lara n'a pas le caractère dramatique des évenements ayant, au milieu du 19ème siècle, réellement ensanglanté l'auberge ardéchoise de Peyrebeille. Le film interprété par Fernandel, Françoise Rosay et Julien Carette, trois acteurs formidables, secondé par un inoubliable Lud Germain (Fétiche), est un bijou d'humour noir. Filmé dans des décors magnifiques créés pour l'occasion, restituant à merveille la beauté onirique et fantasmagorique des lieux ("à gauche, c'est la forêt, donc les loups ; à droite, c'est le précipice"), L'auberge rouge raconte l'histoire d'une famille homicide, les Martin, qui, avec la complicité de leur domestique noir, le bien nommé Fétiche, tue ses clients (avec un marteau ou un couteau, c'est selon), anticipant d'une bonne centaine d'années la folie meurtrière de la famille dégénérée de Massacre à la tronçonneuse.



Un soir de neige donc, l'auberge sanglante reçoit la visite d'un joueur d'orgues de barbarie, promptement zigouillé et dévalisé. Les Martin viennent de commettre leur 102ème méfait. Ce crime abominable a néanmoins son témoin génant : le petit singe du malheureux (très adroit au lancer de boules de neige) qui va réussir à prendre la tangente. Pierre Martin le prédira fort justement : "ce singe-là, çà sera notre perte". En usant du fusil, Pierre Martin guidera en effet deux visiteurs fort encombrants ("ah depuis que vous êtes là, je m'en fais du mauvais sang") : un moine et son moinillon. C'est le début de la fin pour les Martin. Car le premier, dans une séquence d'anthologie, recevera confesse de Marie Martin (qui, contrairement à son mari, a encore de la religion), et le second, en renonçant à sa planche et à creuser chaque jour sa tombe, détournera la fille Martin de sa mission familiale : attirer le chaland. Et Mathilde, en cette nuit de grand froid, est revenue de la ville en compagnie de nombreux très bons clients, une vieille chouette prénommée Caroline (un joli nom de cloche), un anglais bon teint (qui visite les églises mais ne veut pas aider à les construire), un futur héritier et sa future, un français de la haute pur jus.



A toute cette riche clientèle (très bête au demeurant), Martin donnera son meilleur cochon (nourri aux hormones chrétiennes) et sa meilleure tisane (pour aider à dormir, en guise d'anesthésie). Tandis que le moinillon contera fleurette à la jolie Mathilde (qui ne veut pas qu'on lui fasse du mal), et après avoir clamé à Marie Martin que tout cela n'est pas bien grave, le bon moine, lors d'un exercice d'équilibriste inoubliable, essaiera de faire fuir la clientèle de Pierre sans pour autant trahir le secret de la confession.
La suite donne une morale à toute cette histoire : bien mal acquis ne profite jamais, morale qui sied tout aussi bien aux clients fortunés des Martin en cette longue nuit d'hiver.


L'auberge rouge appartient à la légende du cinéma français, lorsqu'il était fait d'or.

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