L'impressionnisme de Kurosawa



A trop vouloir ranger Kurosawa dans les grands expressionnistes, on en oublierait qu’il était aussi un immense impressionniste. A voir, dans Les sept samouraïs, la séquence montrant une prostituée sortir du repaire en flamme des brigands, se retrouver face à son époux, et entrer à nouveau dans le brasier pour s’y consumer, on mesure combien le cinéma de Kurosawa ne s’épanouit pas seulement dans son recours à l’expressionnisme (l’art de mentir, d’ajouter : les effets déformants de Vivre, le jeu des acteurs, mais aussi dans l’impressionnisme le plus éloquent (l’art d’omettre, de soustraire), celui qui purifie et transcende le regard au profit d’un ressenti sans fard (au-delà de la vision), celui qui crée le beau en oubliant les contours précis de l’image. La beauté de la scène vient de ce qu’on décèle à l’intérieur du personnage et de l’endroit épouvantable où elle décide de se réfugier : les flammes sont moins douloureuses que la honte et le déshonneur.
A voir également la séquence précédente montrant la jeune femme dans le repaire, filmée derrière un voile, léchée par la lumière d’une bougie, esquisser un mouvement de fuite à la vue du feu qui commence à embraser les lieux, puis renoncer à le faire et à donner l’alarme. Là aussi le spectateur ressent davantage que ce qu’il voit. Là aussi, c’est à une radiographie de l’âme du personnage que nous convie le réalisateur.
A admirer une autre scène emblématique du cinéma de Kurosawa, celle qui, dans Barberousse, montre la mariée, réduite à l’état d’ombre lorsque la caméra filme de front le soleil, divaguer après un tremblement de terre, disparaissant au gré des fumées qui se dégagent des ruines. La sensation est garantie, plus que la vision. L’objectif est de faire ressentir les convulsions intérieures du personnage, son état d’âme : dévasté. L’image semble trembler à l’unisson.
A voir la scène qui, dans La légende du grand Judo, montre Sanshiro et son rival s’apprêter à un duel dans l’herbe haute pliée par les vents, disparaissant au gré des nuages. Le combat même est élagué, dissimulé par la végétation. Ce qui aurait du être le climax visuel du film avec force description des deux techniques de l’art martial en question est un grand moment impressionniste. Le dessein de Kurosawa était autre. Celui de donner au spectateur davantage qu’un combat de judo : un vertige. Le cinéaste japonais cite Monet et les grands peintres impressionnistes.
Suggerer et point trop montrer, telle est souvent la voie du grand Akira. A donc trop vouloir réduire Kurosawa à son génie technique, on oublie qu’il était surtout un génie dans l’art de manier la “machine à confesser les âmes” dont parlait Jean Epstein, de mettre à nu l’âme de ses personnages. Le spectateur en est doublement chamboulé.

2 commentaires:

Nathako a dit…

Très intéressant!

C'est pour cette raison que j'aime passionnément les films de Kurosawa, parce que justement on trouve toutes ces formes d'expression (expressionnistes comme impressionnistes). Le cinéma de Kurosawa est vraiment RICHE en ce sens. Et passionnant à décortiquer/analyser...

zerodeconduite a dit…

Très pertinente et intéressante chronique.