Voyage à Tokyo

"Si le nombre de verres est médiocre, il n'en sortira pas de chef d'oeuvre ; du nombre de verres que vous avalez dépend le chef d'oeuvre", ainsi parlait Yasujiro Ozu et il était notoire que le cinéaste, pendant ses tournages, était un consommateur avisé de boissons alcoolisées. De surcroît, le sensai japonais a filmé parmi les plus belles bitures du cinéma, bitures bien souvent rythmées par l'hymne de la marine japonaise. De la filmographie d'Ozu, celle de Voyage à Tokyo est sans doute la plus émouvante. Voyage à Tokyo, c'est aussi Cuite Story. Ce n'est donc pas seulement un voyage à l'envers (des parents qui rendent visite à leur progéniture), c'est aussi l'amertume d'un père qui prend conscience de ne plus faire partie de la vie de ses enfants, d'être vu par eux comme un poids mort, pire d'être rejeté. Voyage à Tokyo ne raconte pas seulement l'histoire d'un couple au seuil de son existence (magnifique Chieko Higashiyama), le film parle aussi de l'abandon des anciens et de l'égoïsme des plus jeunes, ici compensés par l'attachement de la cadette (prometteuse Kyoko Kagawa) et le dévouement de la bru (Setsuko Hara).
Dans le cinéma si singulier d'Ozu (sans doute le plus cohérent qui soit), la cuite a donc son importance, elle lui sert pour traduire à la perfection (sans en rajouter) la tristesse de ses personnages, tristesse emprunte d'un parfum d'inéluctable. Autrement dit, une bonne biture chez Ozu vaut mieux que de longs discours chez d'autres. Et les bitures chez Ozu sont d'une sobriété exemplaire. Point trop n'en faut est la devise du cinéma de Yasujiro Ozu. Point trop montré pour mieux cerner. Montrer longtemps pour mieux ressentir. Shukishi (Chishu Ryu) a donc le saké amer et triste. Et le film procure au spectateur le même effet que le saké de Shukishi. Il en sort chancelant, mais tristement lucide.

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