La famille indienne



Le titre original, Kabhi Khushi Khabie Gham, donne le programme d'emblée : "que ce soit dans la joie ou les larmes".
Tout va bien dans la famille indienne, jusqu'à ce que Rahul (Shah Rukh Khan), héritier désigné d'un empire financier et promis à la belle Naina (Rani Mukerji), tombe amoureux de la pétillante Anjali (Kajol), de condition modeste. Fidèle à la tradition des mariages arrangés au sein de la même classe sociale, le père adoptif de Rahul s'oppose à l'union, l'union sera scellée sous la pluie, lors des funérailles du père d'Anjali. Rahul dit adieu à sa famille et s'exile en Angletterre.
Rohan, le fils cadet devenu adulte, se donnera comme mission de ramener son frère auprès des siens.
Rahul, lui, a fondé une nouvelle famille, partagée entre l'exubérance indienne (incarnée par Anjali) et la préciosité anglaise (incarnée par sa soeur Pooja), entre l'identité indienne et les faux-semblants occidentaux. Tandis qu'Anjali exprime haut et fort sa culture, au grand désespoir de ses voisins, porte toujours aussi bien le sari, apprend l'amour de son pays à son fils (déjà à moitié anglais), Pooja ("Marcie") a adopté tous les pires clichés du mode de vie occidental. L'interprétation fabuleuse de Kajol (qui vole la vedette à Shah Rukh) confère alors au film un ton comique irrésistible, à l'image de son personnage imitant l'accent britannique, ou se moquant en hindi d'une anglaise au snobisme bon teint.
Dans sa première partie en Inde, le film oppose le faste des nantis, déjà occidentalisé, gagné par la perte des traditions, et la sincérité folklorique du quartier pauvre où vit la famille d'Anjali. Chez les riches, on ne s'habille plus à l'indienne (sauf la mère), on inclut une tonalité occidentale dans les danses et les chansons, les hommes se complaisent avec des jeunes femmes légèrement vêtues.
"Trop, c'est trop", l'épouse reproche à son mari de se déhancher trop près d'une jeune danseuse occidentalisée. Le double sens est alors flagrant : la pudeur indienne (héritée de la colonisation britannique et de la pudibonderie victorienne !) interdit un tel rapprochement (qui plus est à l'égard d'une autre femme) et s'approcher trop près de l'occident nuit à l'intégrité indienne. Le père ne retient des traditions que ce qui l'arrange, celle des unions arrangées, pour conforter la position sociale de la famille.
Le message du réalisateur est ici décliné à travers le personnage de la mère, garante des traditions tout en ayant adopté un esprit moderne : la modernité des rapports humains (venue de l'occident) n'exclut pas de garder ses belles traditions, le respect des aînés ne doit pas aller contre le respect des enfants, contre leurs sentiments.
Dans sa seconde partie, le film oppose les manifestations de l'identité indienne à la dictature de l'apparence qui règne dans les pays riches. La tenue et les bijoux portés par Anjali, outre leur beauté chatoyante et leur belle sonorité, veulent dire quelque chose. Pooja porte, elle, des vêtements de marque mais n'a plus d'identité.
"Emmène-moi loin d'ici", le refrain principal de la chanson "Bole chudiyan" (le climax révé du film) invite Rahul à rentrer chez lui : l'indien n'est pas fait pour vivre ailleurs qu'en Inde, auprès de sa famille.
Le happy end de Kabhi Khushi Khabie Gham a ici plus d'un sens : la famille est à nouveau réunie, le fils perdu a retrouvé ses parents, et son pays ; la famille, en tenue traditionnelle, a retrouvé son identité (Pooja notamment) ; elle a aboli en son sein le système des castes ; elle s'est affranchie de l'omnipotence du père ; elle a adopté les bonnes choses de l'occident et écarté les mauvaises. Bien-sûr, on pourra voir en cette famille une métaphore à peine voilée de l'Inde rêvée par le réalisateur.
Le film de Karan Johar (Kuch Kuch Hota Hai), au-delà de ses atours de comédie musicale follement enjouée aux accents mélodramatiques, se veut aussi un grand film identitaire.

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