La guerre des mondes



"Mais c'est quoi ?" s'exclame le fils. "J'ai jamais entendu ce bruit-là", répond le père.
Dans La guerre des mondes, les bruits mais aussi les silences, assourdissants et tétanisants (les cornes de brume annonciatrices des tripodes), implosent et explosent littéralement aux oreilles du spectateur, tandis que les images et la mise en images (la plus impressionnante et la plus maîtrisée du cinéaste), toutes aussi apocalyptiques, le scotchent sur son siège et lui glacent les sangs.
Expérience sensorielle extrême, à l'instar de Massacre à la tronçonneuse, le film de Spielberg, bien souvent, interdit le regard (les flots de lumière aveuglants) et l'ouïe du spectateur, comme de ses personnages. Témoin de cette censure, la scène emblématique du film où, dans la cave, le père met un bandeau sur les yeux de sa fille, et lui demande de se boucher les oreilles, alors qu'il s'apprête à tuer celui qui, par son comportement paranoïaque (l'Américain post-11 septembre), risque de les faire tuer.
Le dessein de Spielberg n'est évidemment pas d'éluder l'horreur, mais de désorienter, d'accentuer le malaise, de préparer les électrochocs.
Expérience d'un spectacle cauchemardesque terrifiant, le film de Spielberg nous plonge aussi dans une apocalypse du regard.
Celui de Rachel qui ne peut s'empêcher de voir et qu'on ne peut empêcher de voir (extraordinaire performance de Dakota Fanning). Ainsi, lors de cette séquence, où d'abord attirée par le scintillement provoqué par la rencontre entre le soleil et le fleuve (l'émerveillement de l'enfance), elle voit ensuite le courant charier des dizaines de cadavres (détruisant du coup son regard d'enfant).
Celui du héros. Un monsieur tout le monde, campé par un Tom Cruise (dont c'est le meilleur rôle et la plus belle interprétation) anti-bigger than life (sa fragilité, ses faiblesses participent à la totale réussite du film), un docker qui a bien du mal à gérer sa paternité ("mais qu'est-ce qu'on a à manger ?" : "tu sais bien, fais livrer !"). La responsabilité, c'est pas son truc ("Rachel, tu veux voir un super truc ?"), son regard, excité par les désordres qu'il croit d'abord climatiques, est alors celui d'un gosse (celui de Spielberg lorsqu'il réalisait Rencontres du troisième type), moins éveillé que celui de sa fille qui a conscience du danger, qui veut lui faire entendre raison, qui voudrait bien pouvoir prendre les choses en main à sa place.
L'arrivée de ces extra-terrestres génocidaires va donner à ce héros-malgré-lui l'occasion d'apprendre, d'acquérir un regard d'adulte (celui du cinéaste lorsqu'il réalise La liste de Schindler).
Celui du spectateur enfin qui, en même temps que le héros, contemple avec effroi un paysage à l'infini rouge sang.

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