Le Narcisse noir



La magie du cinéma consiste surtout dans l'art d'inventer et de poétiser. Inventer et poétiser des histoires. Mais aussi inventer en studio, artificiellement, la fantasmagorique beauté d'un site, d'un pays, d'une planète, d'un univers. Téléporter le spectateur dans un lieu inconnu, ou vaguement familier, au gré de ses voyages passés, cinématographiques ou réels, à la faveur de son esprit rêveur, à celle, si l'on en croit l'hindouïsme, de ses vies antérieures. Inviter au voyage, autant physique que spirituel.
Dans Le Narcisse noir, restituer la magnificence naturelle de l'Inde (haut-lieu de fantasmes), de ses palais, de ses fastes, restituer aussi sa misère, n'était pas la voie de Powell ni la voix de Pressburger. En filmant une communauté de nonnes prendre ses quartiers dans un ancien harem (haut-lieu de plaisirs passés affichant une sensualité toujours aussi intense et ensorcelante) pour fonder une mission déguisée en dispensaire, en mettant ces religieuses d'une autre civilisation aux prises avec les plaisirs fantômatiques des courtisanes ayant précédemment jouit des lieux (leurs voix, chariées par les vents, semblent provenir des magnifiques fresques érotiques), continuant ainsi de les hanter, en confrontant cette communauté à des visiteurs encombrants déclenchant trouble et désir (la danse de Kanshi, l'attrait de Mr Dean), le dessein du réalisateur et du scénariste était clairement d'enchanter et d'envoûter. D'exacerber les sens. Du spectateur comme des nonnes. Pour ces dernières, les révéler, les ranimer. Beaucoup trop à leur goût.
En fomentant ce Narcisse noir, en provoquant chez le spectateur comme chez les personnages une extase visuelle et olfactive (le ravissement des couleurs, le chatoiement des parures, le parfum exhalé par la végétation luxuriante), en réhabilitant le corps de Soeur Ruth, en la rendant finalement démente (à avoir trop longtemps réprimé son corps), en la sacrifiant sur l'autel de cette répression, en expulsant finalement ces nonnes de ce jardin d'Eden, en le confiant de nouveau aux vents et à sa gardienne si attachée aux voix des anciennes résidentes, le dessein de Powell et Pressburger n'était-il pas en réalité d'assouvir un plaisir pervers ? Le Narcisse noir, éminemment panthéiste, serait donc aussi un grand film hédoniste.

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