Kwaïdan



L'attrait des Japonais pour la mort revêt bien des manifestations. A la fois reflet et vecteur contemporain de cette fascination, le cinéma du Soleil levant en a exploré toutes les facettes. Du suicide vécu comme un honneur ou comme échappatoire au déshonneur aux histoires de revenants, tragiques et vengeresses. Le Japon n'a jamais fait dans la demi-mesure. Le Japon est extrême et contradictoire. Pas seulement dans sa géographie et son climat. Le Japon l'est surtout dans sa sensibilité et sa violence. Dans son hiératisme et son outrance. Dans sa sobriété et son ethylisme. Dans sa beauté et sa laideur. La dualité du Japon s'exprime et s'imprime naturellement dans sa culture et dans ses arts. L'une des plus belles illustrations s'appelle Kwaïdan.
Réalisé par Masaki Kobayashi, Kwaïdan est un film en couleurs, parmi les plus fantastiques et les plus spectaculaires vues sur un écran. Ici, l'auteur de Rebellion déploie une palette d'artifices qui ne relèvent pas du 7ème art : le ciel revu et corrigé à coups de pinceaux, la calligraphie imprimée à même le corps, les estampes qui illustrent la bataille entre les clans Heike et Genji, le chant enivrant du Heike Biwa qui la poétise et lui insuffle une profonde élégie.
Témoin de la dualité nippone, Kwaïdan en extrait la quintessence. Fulgurant et hieratique, physique et métaphysique, le film de Kobayashi tire sa puissance évocatrice autant dans sa richesse émotionnelle et thématique que dans sa précellence esthétique et ses visions indélébiles (le suicide collectif de la cour impériale dans une mer rouge sang, la tenue de l'assemblée spectrale).
Tout à la fois Genji monogatari (récit psychologique) et Heike monogatari (récit épique), Kwaïdan n'est pas un hymne morbide à la mort, mais un hymne flamboyant aux morts, l'un des plus bels hommages à ceux qui ont perdu la vie quand d'autres ont provisoirement gagné l'illusion du pouvoir et de la gloire. Ici, le cinéaste rebelle qui ne renie en rien son thème habituel (l'aliénation engendrée par la société féodale) rejoint les thèmes chers à Mizoguchi : la corruption conduisant à la déchéance et à la mort, le sacrifice des femmes trahies par l'ambition et la vanité des hommes. Mais Kobayashi n'est pas Mizoguchi et Kwaïdan n'est pas la version en couleurs des Contes de la lune vague après la pluie. Si le film de Mizoguchi est pétri de morale bouddhique et fortement inspiré du théatre , le film de Kobayashi abonde en motifs issus du folklore fantastique japonais, sans en évacuer les visions horrifiques : une vampire des neiges renonçant à son labeur mortifère une froide nuit d'hiver ; une mariée aux cheveux noirs revenant d'entre les morts pour incarner le remords ; des guerriers fantômes, condamnés à errer sans fin, demandant à revivre sans cesse leurs exploits passés...
Les spectres de Kwaïdan sont mal dans leur peau, ceux du film de Mizoguchi sont bien dans la leur. L'empathie du spectateur pour les revenants du premier n'en est que plus grande, l'envoûtement aussi.

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