O-Ren



Si Tarantino avait inclus dans son film le rap de RZA "Ode to O-Ren Ishii", la face de Kill Bill vol. 1 en eut été sans doute changé. Tarantino, on le sait, est passé maître dans l'art de créer des icônes, de telle sorte que chacun de ses personnages pourrait être l'objet d'un film à lui. Et O-Ren Ishii plus que n'importe quel autre. Plus que Bill lui-même. Le parcours d'O-Ren est suffisamment tragique et maléfique pour cela. A voir le tétanisant segment animé retraçant le sauvage assassinat de ses parents et sa sanguine vengeance, puis la fin éminemment mélancolique que lui a accordé Tarantino (signe d'un attachement évident pour le personnage), on ne peut qu'en être convaincu. Seulement, voilà, Kill Bill appartient à Beatrix Kiddo. A personne d'autre. La vengeance qui figure le titre est celle d'une seule héroïne. Tarantino, en bon stratège, ne pouvait se permettre d'accorder un trop plein d'O-Ren Ishii à son volume 1. Et le rap fondamental conçu par RZA a sans doute dépassé l'attente de QT. QT qui, par peur d'être déçu par une musique originale, n'a pas l'habitude de passer commande. QT qui emprunte d'autres musiques pour les coller à ses personnages à lui, à ses films à lui. Pour les transcender. Pour nous faire oublier qu'elles ne lui appartiennent pas. On n'entendra plus jamais les scores de Morricone sans penser à son Kill Bill, sans y voir Budd se repaître de la Mariée salement amochée, sans vibrer au duel entre Black Mamba et California Mountain Snake. On n'entendra plus jamais le "Bang Bang" de Nancy Sinatra sans penser à Bill sur le point d'achever Beatrix Kiddo. On n'entendra plus jamais "The Flower of Carnage" de Kaji sans y coller l'image d'O-Ren s'affalant dans la neige. Seulement, on n'entendra jamais dans son film le rap de RZA. Soit 2 minutes et 10 secondes terrassantes d'intensité émotionnelle. En associant seulement sa trame musicale (sans les magnifiques paroles consacrées à O-Ren) à Beatrix confrontée à son infirmier violeur, Tarantino détourne sa commande de son sens premier pour en faire un monument de suspense collé à sa seule héroïne. L'intention est on ne peut plus claire.

Aucun commentaire: