Chronique d'une mort annoncée


Filmer une mort relève d'un exercice éminemment périlleux. De haute voltige et donc casse-gueule. Trouver la mort juste : dans le sens, inévitable et logique, sans se soucier du quand dira le spectateur. Certes, la mort de Christopher (Michael Imperioli, impérial) ne peut être la bienvenue, tant le personnage avait beaucoup de charisme et nous tenait compagnie depuis longtemps. Cette mort-là vient pourtant clore un parcours, au bon moment. Pas seulement pour le personnage, mais pour la série qui l'a mis en scène durant six fulgurantes saisons. De ses années de soldat pour le compte du clan Soprano à ses premiers et ultimes pas en tant qu'affranchi. De ses années de débiteur et fossoyeur de cadavres encombrants à ses années placées sous le sceau du commandement et du management (estampillés "mafia du New Jersey") en passant par ses vélleités de faire du cinéma (fusse-t-il horrifique). De ses années junkie à ses années de sobriété. Une sobriété, au final, trop difficile à gérer dans ce milieu.
Plusieurs fois repoussée, mainte fois annoncée (le corbeau en guise de bienvenue dans la famille), la mort de Christopher arrive pourtant à un mauvais moment pour Tony, sur le point d'entrer en guerre contre une puissante famille new-yorkaise. L'ancien exécuteur des basses oeuvres n'ayant jamais perdu la main, son aide lui aurait été fort précieuse dans une résolution armée du conflit : ç'aurait eu forcément de la gueule, ç'eut été immanquablement spectaculaire. Mais le spectacle n'a jamais été la préoccupation première de Chase, créateur et superviseur de la série. L'excellence des Soprano en termes d'écriture, son parti-pris de chronique familiale à laquelle vient se greffer la vie professionnelle (et non l'inverse), son souci d'impitoyable véracité (sa marque de fabrique et l'un de ses atouts maîtres) l'ont conduit donc bien des fois à prendre à rebrousse poil le désir du spectateur. Grâce doit lui en être rendue. Il allait de soi que Chris en fasse cette fois-ci les frais. Définitivement. Car l'héritier présomptif commençait à avoir du vague à l'âme, à penser trop fort "programme de protection des témoins". Une pensée que seul Tony, dans un sens inné de conservation, a entendu. Fort et clair. N'ayant jamais trahi ses personnages ni leur histoire, David Chase, le génial stratège, aurait trahi l'essence de Moltisanti s'il avait décidé de le transformer en pathétique repenti. Piètre scénariste (de son propre inconscient, de ses propres crimes), Christopher avait vocation à n'exister qu'au sein de la mafia, tout en n'ayant pas celle d'y réussir. Spontané et sincère dans sa violence, l'esprit calculateur de Tony lui faisait défaut. Davantage que la disparition même du personnage (son temps était bel et bien révolu), l'électrochoc fut dans le moyen employé : Chris ne meurt pas comme un soldat, l'arme à la main, et ne reçoit aucun projectile. Aussi, il faut voir dans cette mort à huit-clos, non un camouflet au personnage, mais véritablement un refus de souscrire à un spectacle hors sujet (donc complaisant et grandiloquent). Mieux, une marque d'attachement particulier de Chase pour Christopher. A bien y regarder, seules ses morts ratées pouvaient être affiliées à celles de ses modèles incarnés par Robinson ou Cagney. Ainsi, seule l'intimité d'une main familière pouvait mettre un point final à l'histoire tragi-comique de Christopher Moltisanti. Lui qui avait soif de reconnaissance manquait même sa sortie.

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