Kapo

Ils nous ont trompés Karl, ils nous ont eu tous les deux !
Karl, enlève-moi çà...
Seigneur,
Mon Dieu, toi qui brises les chaînes des esclaves...

Du final de Kapo, film qui retrace l'histoire d'une jeune déportée dans un camp de concentration nazi, le spectateur ne sort pas seulement bouleversé. C'est un sentiment de fin de toute chose qui l'étreint. Nicole la kapo sacrifie sa vie pour en sauver de nombreuses autres, à la demande de Sasha le soldat soviétique dont elle est tombée amoureuse. Dans les bras de Karl le SS, elle réintègre son identité et redevient Edith la juive qui, à 14 ans, avait assisté au départ de ses parents pour la chambre à gaz. Edith demande à Karl de lui retirer le symbole de sa collaboration et récite une prière juive.
Kapo est le recit poignant d'une survivance, d'une compromission, d'un suicide (comme moyen de ne pas perdre son humanité), d'un sacrifice et finalement d'une apocalypse. Car Sasha, lui, n'a pas couru. Il est resté dans la fosse, parmi les cadavres. Il n'en sortira pas pour s'enfuir mais pour crier sa douleur infinie. D'avoir perdu Edith. Il émerge du charnier pour s'engouffrer dans le néant. Figuré par cette bouche qui ne se referme plus, le trou noir formé par cette mort-là et cette douleur-là n'engloutit pas seulement les personnages (et le spectateur), il emporte beaucoup du monde qui va leur survivre. Un monde qui ne sera plus jamais le même sans Edith et sans Sasha. Sans tous les autres que des humains ont voulu "annuler" en niant leur humanité.
Après çà, l'Homme ne pourra plus revendiquer avec autant d'aplomb l'Evolution. Rivette et Daney n'avaient rien compris. La fiction de Kapo n'est pas l'ennemie de la vérité, ni de la sincérité. Elle n'outrage pas ce que fut l'Holocauste : un cataclysme, un trou noir ressenti à l'échelle de l'univers. Et c'est là le grand mérite du film de Pontecorvo de nous le faire saisir aussi profondément et viscéralement.

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