Taxi Driver



Max : Alors tu es quoi ?
Vincent : Au milieu d'un milliard d'étoiles, un point sur l'une d'entre elle. On est perdus dans l'espace. Le flic, toi, moi, qui nous remarque ?
Max : Qu'est-ce que tu as ? Si quelqu'un te pointe avec son arme et te dis : "dis-moi ce que ce type pense, ou je te tue. Qu'est-ce qui l'anime ? A quoi pense t-il ?" Tu ne pourrais pas répondre, n'est-ce pas ? Je pense que tu vas mal, l'ami. Très mal. Tu es qui ? Un de ces types élevés par l'institution ? Il y a quelqu'un là-dedans ? Tout ce que les gens sont censés avoir en eux, toi tu ne l'as pas. Et pourquoi tu ne m'as pas encore tué ?
Vincent : Sur tous les taxis de L.A, je devais tomber sur Max, Freud et Dr Ruth. Regarde-toi, serviettes en papier, taxi nickel, un beau projet... Un jour ? "Un jour, mon rêve viendra" ? Une nuit, tu te reveilleras, et tu verras que tu n'as rien fait... D'un coup, tu seras vieux... Tu le retarderas sans cesse, et tu finiras par l'oublier... C'est comme cette fille, tu n'oses même pas l'appeler. Qu'est ce que tu fous à conduire ton taxi ?
Max : J'ai essayé de m'en sortir mais c'était perdu d'avance.
Vincent : Ralentis.
Max : J'aurais pu le faire à n'importe quel moment.
Vincent : Le feu est rouge.
Max : Mais tu sais quoi ? Il y a du nouveau. çà n'a plus d'importance. Pourquoi cela en aurait-il ? On n'est rien du tout, perdus au milieu de nulle part. La quatrième dimension, mon cul ! Dixit le psychopathe à l'arrière... Quelle importance ? Aucune, rien à foutre. Qu'est-ce qu'on a à perdre, hein ?
Vincent : Ralentis.
Max : Pourquoi ? Tu vas tirer ? Tu vas tirer et nous tuer ?
...Vas-y alors ! Tire-moi dessus !
Vincent : Ralentis.
Max : Tu sais quoi, Vincent ? Va te faire foutre !

Véritable épicentre du film, la séquence ne libère pas seulement le personnage de Max, elle traduit l'ambivalence de Mann. Et de son cinéma. Détaché du monde, acéré dans sa perception. Le cinéma de Mann est fait de vues affutées et d'images troubles ou déformées, reflets de l'état des âmes, reflets d'âmes en quête d'un autre part, voire d'évaporation. Le regard de Mann, mélancolique et néanmoins perçant, se confond avec celui de ce coyote brillant dans les phares du taxi de Max.
Bien plus qu'un dialogue entre deux personnages contraires (l'un a une âme en quête d'ailleurs, l'autre l'a perdu en cours de route et ne trouve aucun intérêt à en avoir une), on assiste surtout au monologue d'un cinéaste sur la condition humaine. Sur sa condition.
Vertigineux, en ce que l'on peut percevoir que Max et Vincent sont en réalité les deux reflets de Michael Mann. Un rêveur et un expert dans le langage du monde. Un taxi driver pour qui la ville de Los Angeles n'a forcément plus de secrets mais dont la tête est pleine de lagons et un expert dans les technologies de son temps. Un nostalgique d'un paradis révolu imaginaire et un professionnel bien ancré dans son époque. Il est primordial de constater que le second est au service du premier, et non l'inverse. Que le second n'a jamais pris l'ascendant sur le premier. Un virtuose de l'image, un psychopathe de sa mise en forme, pour mieux radiographier les âmes, ainsi pourrait-on définir Michael Mann.
Vertigineux, en ce que beaucoup peuvent se retrouver dans ce monologue. En ce que Max, en envoyant son taxi sur le toit, s'il avait pour dessein d'arrêter Vincent, ratifiait aussi le premier acte d'une nouvelle existence. En finir avec le cauchemar, pas avec les Maldives, même quand au final elles auront le visage d'Annie. En ce que Mann nous dit finalement à travers ces paroles tellement intenses et lourdes de sens que la dépression n'est pas exclusive de la lucidité.
A provoquer la lucidité de Max, la dépression de Vincent pour la première fois était salutaire.

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