Le cercle rouge



Une âme ? Un esprit vagabond lassé de vagabonder. Un esprit qui dort. Qui, de corps en corps, rêve une vie terrestre. Enfermé dans une boîte propice à mille douceurs et à mille douleurs. A mille plaisirs, à mille tortures. Qui lui font oublier ses vies et ses erreurs passées. Ses joies et ses peines révolues. A son réveil, lassé de rêver, la boîte qui retourne à la poussière. Un souvenir qui s’évanouit. Qui enrichira néanmoins ses rêveries futures.
La preuve ? On la trouve dans les films de Melville. Métaphysique, le héros melvillien rêve, comme chacun sait, d’Amerique. De Plymouth, de Chevrolet. D’holsters et de Colt 45. D’impers et de borsalinos. L’Amérique en noir et blanc des années 50. Une Amérique fantasmée et très personnelle, zen et japonisante. Lassé de sa rêverie et de son sommeil, aspirant à retourner au cosmos, le héros melvillien est sur le point de se réveiller. Il ne ressemble ni à Bogart ni à Cagney. Il en revêt l’armure, mais n’en a pas le caractère et l’esprit hollywoodien. Il n’est pas incandescent. Mais évanescent. Abstrait. Epuré. Il a également dépassé le stade de la mélancolie, il ne se masturbe et ne jouit plus de son absence au monde. Souvent mangé par le brouillard et la pluie, cinglé par un vent sec et glacial, le héros melvillien a toujours froid. Il veut retrouver le confort et la sérénité. Autrement dit, la plénitude. Il aspire à l’Eveil, au Nirvana. Débarrassé des passions humaines, il finit toujours bouddhiste.
Dans Le cercle rouge, une rose écarlate offerte au héros annonce sa mort prochaine. A s’en aller, l’écrin Corey n’affiche aucune tristesse. Juste un sourire d’adieu. Qui veut dire merci. Merci à cette expérience charnelle parmi les humains.
Gian Maria Volonte, lui, incarne une autre figure melvillienne. Remake en couleurs d’un Ventura noir et blanc, Volonte veut en finir avec un cauchemar récurrent chez Melville : cavaler, à perdre haleine, pour échapper à l’enfermement.
Il en va différemment pour Montand qui, après avoir réhabilité sa boîte, n’a plus de raison de continuer à l’habiter. Montand meurt d’avoir trop voulu viser. D’être trop minutieux. Trop de professionnalisme menace constamment de tuer l’instinct. Montand est ici une projection de Melville. Melville qui a toujours préféré la sensualité et la précision maniaque du geste à l’instinct mélodramatique du cinéma, menaçant de faire basculer son cinéma dans l’abstraction la plus muette. Pourtant, ses films, malgré leur beauté parfaite, restent émouvants. L’avarice des sentiments exprimés par ses personnages est le gage de leur fulgurance.
Dans les films de Melville, on s’éclipse en silence, on se réveille sans souffrir. Avant de vouloir rêver à nouveau. D’histoires d’honneur et d’amitié. D’histoires d’amour esquissées. Esquissées par des regards, autrement dit des frôlements d’âmes. D’histoires en noir et blanc, entre des flics et des truands. D’histoires de résistants. D’histoires révolues.

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