Des trains et Apu







Le cinéma est né avec un train. Filmer des trains pour mieux filmer les hommes, c’est ainsi que Naruse, Ozu, Melville, dans un registre forcément différent, étaient passés maître dans l’art d’associer les deux. Naruse et Ozu, pour filmer des tourments et des solitudes au féminin. Melville, pour filmer des hommes en quête de liberté (Le cercle rouge, Le deuxième souffle). D’autres cinéastes, autant de mobiles. Leone, pour filmer avec mélancolie la conquète de l’Ouest. Spielberg, pour filmer l’horreur nazie. Renoir, pour évoquer des pulsions homicides à envergure encore humaine. Ratnam, et avant lui (en beaucoup plus frigide et donc avec beaucoup moins de talent), Hitchcock, pour filmer des ébats sexuels (Dil se, La mort aux trousses). Le plus grand de ces cinéastes ferroviaires, l'un des plus grands cinéastes tout court, fut Satyajit Ray, immense poète et immense humaniste (on ne le dira jamais assez), pour qui la vie d’Apu, le héros de sa trilogie, se conjugue au rythme des wagons et des locomotives. Un dragon en fer qui crache sa fumée noire au milieu d’une campagne et d’une végégation immaculée, fantasmagorique et mythologique, à peine aperçu, dans le premier opus La complainte du sentier pour évoquer l’enfance rêveuse et aventureuse de son héros. Un moyen de locomotion pour le conduire à la ville et à ses études, dans le second opus L’invaincu, pour mieux évoquer son adolescence, son avidité de connaissances du monde moderne, qui le contraindra à quitter sa mère. Enfin, un moyen pour en finir dans le dernier opus Le monde d’Apu, pour mieux filmer la cruauté de l’âge adulte. Le génie du cinéaste indien nous vaut des scènes à chaque fois chargées d’émotion contenue et de pudeur à pleurer. Un train qui fait le bonheur et le malheur de la mère d’Apu, un train que celui-ci rate exprès pour faire plaisir à sa mère, un train qu’il prend trop tard pour pouvoir la voir encore en vie, un train qu’il ne prend pas à temps pour assister à l’accouchement funeste de son épouse, un train qu’il préfère finalement frôler au lieu de s’y abandonner. Frôler la tête baissée, l’âme dévastée.

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