Apocalypto



L’Apocalypse selon Sainte Anna et Sainte Lucie.
Apocalypse, du terme grec Apokalupsis et traduit de l’hebreu Nigla, qui signifie : mise à nu, enlèvement du voile, révélation.

Le cinéma français actuel est sans danger, à de rares exceptions près. Le constat est sans appel : si le verbe est tout puissant, ses dépressions sont légères et casanières, ses tristesses rarement extrêmes. Dans ce paysage sclérosé et stéréotypé, correct sous tous rapports, il était logique que le film de Laugier fasse couler beaucoup d’encre et provoque beaucoup de bruit. Ses détracteurs ont décrié sa violence inouie, tout en oubliant qu’elle était entourée d’une tristesse infinie. Celle, incommensurable des deux héroïnes, engendrée par le remords et les épreuves endurées. Mais aussi celle, sismique et fondamentale, éprouvée par le spectateur, qui a rarement autant souffert, autant vécu. Martyrs est autant une expérience qu’un film. Une expérience cataclysmique. A cet égard, il nous semble urgent de louer l’immense performance d’actrices de Mylène Jampanoi et Morjane Aloui, bouleversantes martyrs du film éponyme. Leurs compositions n’ont pas le confort habituel de nos actrices embourgeoisées et tout public. Voir Lucie pleurer sur les cadavres qu’elle a semé et leur demander pourquoi ils lui ont fait çà, pour croire que Mylène, elle, ne joue pas, pour dire que Mylène, à cet instant-là, atteint la note ultime du deséspoir le plus absolu. Voir Anna détruite entendre la voix de son âme soeur (Lucie qui n’a plus à souffrir, à avoir peur) lui chuchoter qu’elle sera toujours avec elle, entendre finalement Anna lui dire d’une voix timide et tremblante “tu me manques”, pour dire que Morjane, elle, atteint là l’accent de vérité propre au fond de la détresse. Autrement dit, du jamais vu dans notre cinéma presque virginal.
Dire ensuite que Martyrs n’est pas un film de genre sans conséquence, n’est pas un film d’horreur pour gogos en tous genres, pour attester que le film de Laugier a une âme. Martyrs n’est pas vain, il n’a pas la gratuité des Hostel et consorts. Il n’est pas de cette veine-là. Il est de celle de Massacre à la tronçonneuse ou des films d’Argento, mais aussi celle d’Une balle dans la tête, celle des oeuvres deséspérées conviant à une mise en abyme de l’humanité. Si la mort et ses questions sont les mobiles des tortionnaires, l’apocalypse et la folie sont les sujets du film. Martyrs a l’immense courage et l'immense mérite de donner une version terriblement poignante de la première et de saisir certains des mystères prétendument insondables de la seconde. Martyrs nous plonge dans un trou noir et dans un vortex. Il y avait longtemps que notre cinéma cartésien, rarement prompt à évoquer ces thèmes-là, n'avait pas ressenti une telle douleur et une telle secousse.

Anna, t’es là ?
Je suis là.
Anna ?
Oui, Lucie.
Pourquoi t’as jamais peur, toi ?
J’ai peur.
Oui, mais pas comme moi.
J’ai pas vécu ce que t’as vécu. Comment faire pour ne plus avoir peur ?
Faut se laisser aller, je crois.
Tu crois ?
Faut se laisser aller.
Si j’y arrive pas, tu seras là ?
Oui.
Tu me manques.

Lucie et Anna.

Martyrs de Pascal Laugier.

Lucie, t'es là ?
Oui Anna.

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