Kill Jason Bourne



L’élément liquide, omniprésent dans la trilogie consacrée à la peau de Jason Bourne, colle à la quête identitaire du personnage et à sa mémoire en marmelade comme la mise en scène colle à son cerveau-ordinateur. De son corps flottant sur une mer déchaînée au début du premier volet, Jason Bourne, à la fin du dernier, coule en position foetale dans la mer matricielle et calme de Manhattan pour, en guise de renaissance, se réveiller et vouloir retrouver une surface nouvelle. L’ex-assassin, précédemment endurci et lobotomisé dans les baignoires de la CIA, aura perdu puis réacquis sa mémoire, et sa conscience au passage, au contact d’une eau multi-formes et multi-expériences, traumatiques et/ou salvatrices.
La mise en scène, en aucun cas gratuite, renferme et dégage au contraire une énergie et une densité dramatique de chaque instant qui se met au diapason de la mémoire en charpie du héros ainsi que des capacités hors du commun de son corps et de son cerveau. Forme d’expression ultime, donc vertigineuse, cette réalisation revêt une dimension physique et neurologique relevant d’une épure. Non d’une bouillie sans âme. Une épure dressée par une caméra à la fois experte et fiévreuse. Une épure tantôt géométrique, tantôt fragile, épousant aussi bien la vitesse d’analyse et d’exécution des personnages que leurs incertitudes et leurs confusions. Les mouvements de caméra quasi incessants trouvent leur raison d’être non dans une concession à la “culture” pub mais dans les équations et les impulsions électriques d’un monde-cerveau sans cesse en état d’alerte et en mode résolution. Echouant parfois en mode échec et en messages d’erreur quand Bourne a ses migraines ou essaie en vain de récupérer des données effacées. Un monde où l’oeil-caméra, toujours à l'affût, ne se repose qu'à de rares et émouvantes occasions. Une expérience pour le spectateur forcément éprouvante mais encore davantage sensationnelle. Il y a une beauté urgente et sauvage dans la sécheresse et la fulgurance des corps à corps ou des gunfights, une forme de beauté surréaliste dans les courses poursuites démentielles. Jason Bourne, héros moderne par excellence campé par un sidérant Matt Damon, incarne cette beauté convulsive quasi toute puissante. Mais une puissance qui n’a pas oublié la douleur, une beauté en deuil qui n’aurait pas oublié sa pertinence. Où l’action et l’intime ne s’excluent pas l’un l’autre. Où l’action la plus spectaculaire peut accoucher d’une séquence suspendue belle à couper le souffle, un bouche à bouche et un baiser aquatique en apesanteur, une jeune endormie confiée à l’éternité sereine d’une rivière, une voix tremblante qui ne veut pas mourir, un ex-assassin qui, dans un face à face terrassant, revendique deux morts pour mieux tuer Jason Bourne et pour libérer une autre mémoire fracassée, une larme qui finit par couler sur la joue d’une jolie slave au regard triste.

Où va aller le nouveau né ?

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