Les deux cavaliers

Depuis peu elle m’appelle “Gus”, j’ai d’abord cru qu’elle avait quelque chose de coincé entre les dents mais ça venait de plus loin. Elle a parlé mariage.
(Non ! C’est affreux, mariage !) …
Elle porte un stylet dans la jarretière.
(Je sais).
Comment le sais-tu ?
(Tu viens de me le dire)…
Elle s’y est prise en me demandant pourquoi je me contentais de 10 % de ses revenus alors qu’elle m’en offrait la moitié. Je touche 10 % de tout à Tascosa.
(Quel escroc !)
ça fait partie du boulot de marshall. Je ne peux pas vivre avec la paie d’un marshall : 100 dollars par mois.
(C’est 20 de plus que moi).
Je sais mais bon regarde-toi ! Tu te satisfais de peu. Moi, je suis un peu plus exigent.

“Cinquante ans dans ce putain de métier et j’arrive à quoi ? Diriger deux moumoutes sourdingues !”

Le port de la moumoute peut changer la face d’un film. James Stewart et Richard Widmark, dans Les deux cavaliers, sont chargés de ramener dans leur foyer des Blancs capturés par des Comanches. Au lieu de çà, au lieu de tourner un remake de La prisonnière du désert, ils passent leur temps à boire des bières et à fumer des cigares, à jouer les pipelettes au bord d’une rivière pour discuter mariage et savoir qui a le plus gros salaire, à échanger des captifs en livrant des winchesters à un remake light du chef Comanche Scar, à finalement convoler, pour le grand échassier, avec une ex-squaw aux yeux de jais. Après avoir dire merde aux abrutis qui refusaient de danser avec la belle.
James Stewart en fait des tonnes parce ce que sa moumoute le rend sourd et que Ford n’est pas disposé à lui gueuler dessus pour le diriger. Ford pense à autre chose. Il pense à son ami Ward qui vient de mourir.
5 ans séparent Les deux cavaliers de La prisonnière du désert. Le lait millésimé de 56 a tourné en whisky “Big Jack” 1961. Un whisky drôle et tragique qui dit beaucoup sur John Ford, à son corps défendant. Un John Ford déprimé qui ne contrôle plus grand chose et révèle encore davantage sur lui-même. “C’est la pire merde que j’ai tourné depuis vingt ans”, dira le cinéaste à propos des Deux Cavaliers. 1h44 de pire merde de John Ford vaut bien les 2 heures de son chef d’oeuvre absolu qu’est La prisonnière du désert.

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