Gran Torino



Depuis le seuil d’une maison, John Ford filmait le deuil d’une présence et l’attente de son retour. Clint Eastwood, dans Gran Torino, filme le crépuscule et le deuil d’une existence. Sa présence sur les écrans aussi. Ainsi, il en profite pour filmer ses dernières bières, ses dernières cigarettes à défaut de ses derniers cigares, ses derniers crachats, ses derniers jurons, sa dernière Dirty Harry’s touch, son plus bel acte héroïque. Il en profite également pour filmer une fidèle labrador nommée Daisy, un garage propre comme un sou neuf, les outils de toute une vie, une rutilante voiture, des grognements de chien loup fatigué, une trogne de rottweiller usé, des fantômes coréens, et surtout le monde, les autres. Ici les Hmongs, ethnie bien souvent maltraitée du Sud-Est asiatique, poignante et première représentation dans le cinéma américain. Et contrairement à ce qu’il pensait, depuis la Corée sans doute, l’enfer ce n’est pas les autres. Mais en l’espèce les siens. Son attachement indéfectible pour sa Gran Torino, fidèle souvenir de ses années passées à trimer dans les usines Ford, figure son attachement pour un mode de vie, qui non seulement n’est plus mais ne l’a pas épargné. Gran Torino, contrairement à ce qui a pu être dit, n’est pas un film mensonger mais un film sincère et finalement optimiste en ce qu’il passe la main. A des Hmongs nommés Thao Vang Lor et Sue Lor. Des Américains qui n’oublieront pas leur identité Hmong, qui n’oublieront pas d’aller à un enterrement dans leur plus bel apparat traditionnel, non avec un portable à la main, les yeux débiles, la tête à claques, le nombril percé à l’air et le sourire aux lèvres, qui n’oublieront pas de respecter et vénérer leurs morts. Lui qui a toujours préféré filmer les crépuscules que les aurores, pour sa dernière apparition à l’écran, le grand Clint a choisi de terminer son film sur une route délicatement ensoleillée.

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