Lady Yakuza

Je vous remercie à l’avance pour votre attention. Permettez-moi de me présenter. Je suis originaire du village d’Itsuki dans le fief de Higo. Je m’appelle Ryuko Yano. On me surnomme Oryu la Pivoine Rouge. Comme vous le voyez, je ne suis qu’une simple femme. Je vous prie de m’accorder votre amitié et votre soutien.

Imaginez. Un personnage d’une élégance rare (d’âme comprise). Une femme yakuza durant l’ère Meiji. Une bakuto : une joueuse itinérante. Un fantasme. Auprès de qui il serait beau de mourir. Un katana à la main, le kimono fendu et ensanglanté, un tigre rugissant dans le dos. Après avoir pu partager sa quête initiatique, avoir pu assister à ses présentations dans les règles de l’art. Après avoir pu combattre à ses côtés toutes les injustices, et avoir pu affronter en sa compagnie les ennemis du petit peuple ou les yakuzas qui font affront au Ninkyodo ("la Voie chevaleresque"). Après avoir pu terrasser tous les ignobles : assassins et proxénètes de la pire espèce. Après avoir pu admirer son courage de lionne et sa grâce de gazelle, avoir pu contempler ses tragiques pivoines rouges qui ondulent sur son épaule. S’identifier aux compagnons d’arme d’Oryu, tels les yakuzas vagabonds et mélancoliques incarnés par Ken Takakura ou Koji Tsuruta, participe aussi au charme engendré par la saga en huit volumes nommée Lady Yakuza.
Imaginez encore. Cheveux en liberté, la Pivoine Rouge parée d’un magnifique kimono noir et blanc, un tantô sanguignolant dans une main et un révolver fumant dans l’autre, qui vient de décimer un clan entier. Avant de régler son compte au chef dudit clan, le visage pur d’Oryu zébré d’un éclair. Un éclair signé Kato Tai. Aussi emblématique et saisissant que le plan de Seijun Suzuki qui, dans La vie d’un tatoué, montrait le kimono de son héros fendu par un sabre, dévoilant son tatouage dorsal.
Imaginez enfin. Après un deuil, trois regards qui, avec classe, décident d’affronter seuls une horde de yakuzas sans honneur. Pour sceller leur engagement, une chanson, l'hymne à Oryu, une élégie en vérité. Puis une barque, qui les conduit nonchalamment dans la nuit, et des flocons qui commencent à tomber sur les trois personnages, debouts. A l’issue d'un combat enragé, dans un quartier d’Osaka sous la neige, des dixaines de yakuzas en kimonos noirs, têtes inclinées et lanternes à la main, forment une haie de respect et d’honneur aux trois personnages en question : Oryu la légendaire Pivoine rouge et chef du clan Yano (lumineuse Junko Fuji), le très dévoué et fantasque chef de clan Kumatora (Tomisaburo Wakayama) et le sans clan Kitahashi (Bunta Sugawara). Soit un très beau chant du cygne, signé Buichi Saito, l’admirable réalisateur du quatrième volet des Baby Cart. Le monde de la Pivoine Rouge est celui des yakuzas de cinéma. Qui appartiennent au genre du Ninkyo Eiga, film de chevalerie ayant attrait à l’univers desdits yakuzas.
Grâce à HK vidéo et à son manitou Christophe Gans, éditant les huit films de la saga dans un bel écrin, il est désormais aisé de pouvoir arrêter d’imaginer.

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