Blade Runner (version 1982)



J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire, de grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion, j'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l'ombre de la porte de Tanahauser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir, c'est ainsi que, sous la pluie, Batty le Nexus 6, après avoir sauvé la vie de Deckard le Blade Runner, termine la sienne, surconscient d'avoir brillé davantage que le commun des mortels.

Tout commence par un regard qui renvoie au spectateur ébahi un décor grandiose, spectaculaire, le personnage principal et l'un des messages du film de Ridley Scott.
Dans Blade Runner, de gigantesques cheminées crachent du feu, des dirigeables porteurs de slogans publicitaires vantent l'aventure spatiale et coloniale en planant au-dessus des rues, d'immenses rétro-projecteurs animent les façades des immeubles, des pyramides ocres plantent le décor (on est revenu à la symbolique et au gigantisme de la civilisation égyptienne), des néons envahissent la ville plongée dans une nuit perpetuelle.
Dans Blade Runner, le décor se signale par ses fumées et ses fumerolles, par son aspect cosmopolite et hétéroclite (le futur se conjugue au passé, le moderne pousse sur l'ancien), par son animation bigarrée et extravagante, par ses hôtels miteux et ses immeubles déserts gagnés par la décrépitude et la pourriture.
Dans Blade Runner, des voitures étincelantes s'élèvent au-dessus des rues saturées pour cotoyer les gerbes de feu, pour slalomer entre les immeubles et atterrir sur leurs toits.
Dans Blade Runner, la ville est parasitée par un bruit continuel, obsédant et lancinant, des chants Heike bercent le sommeil de ses habitants, rythment le jeu de cache cache entre Batty le loup et Deckard le chien.
Où est-ce que tu vas ?
Voilà ce que c'est d'être un esclave !
Je croyais que t'étais le bon dans l'histoire, c'est pas toi le héros.
Dans Blade Runner, les véritables héros sont ces réplicants, décrits comme des sur-hommes, doués d'une très grande résistance et d'une force supérieure qui, en raison de leur durée de vie limitée, vivent et voient davantage que les humains (chaque fois qu'une lumière brûle deux fois plus, elle brûle deux fois moins longtemps), des êtres encore capables de rebellion. Qu'est-ce qui vous pose problème ? demande Tyrell à Batty. La mort, répond le Nexus.
Dans Blade Runner, Deckard est poisson froid, celui qui ne sait pas ; Sebastian est celui qui crée ses amis ; Tyrell est pharaon, le père ; Zohra est la belle et la bête, la tueuse de l'espace, Miss Salomé la charmeuse de serpents électriques ; Léon est la brute ; Pris est l'objet de plaisir, la poupée au visage bariolé qui cabriole pour mieux tuer ; Batty est la tête pensante, le poète ; Rachel est l'objet de désir, le sujet expérimental, celle qui ne savait pas...

2 commentaires:

yves a dit…

Bonjour Rom,
N'oublie pas la lancinante musique de Vangelis, qui ajoute au film cette tonalité de détresse si poignante.
Au fait, que penses-tu de l'assimilation de Batty à Jésus-Christ? Est-ce qu'elle fonctionne pour toi?

Rom a dit…

Bonjour Yves,
Effectivement la musique de Vangelis, qui participe à l'atmosphère à la fois dépressive et envoûtante du film, reconnaissable entre toutes.
Quant à Batty/Jesus-Christ, Batty n'est pas selon moi le prophète d'une nouvelle religion, d'une nouvelle morale, mais celui d'une évolution (durer davantage pour voir davantage), il ne sera et ne pourra être entendu par les humains, des morts-vivants en vérité, il a vocation en revanche à être entendu par les Nouveau Réplicants à venir (probablement comme un Messie, même s'il ne l'a pas voulu ainsi), et de nous autres spectateurs. Je n'ai pas de rapport aux religions, seulement à la métaphysique. Je n'éprouve donc pas l'envie de faire ce rapprochement. Batty entend à continuer à voir le plus longtemps possible, des choses que les humains ne peuvent pas voir, ou plus voir, à jouer les poètes le plus longtemps possible. Quand j'assiste à la mort de Batty, je ne la vis pas comme un martyr à vocation religieuse et/ou politique (même s'il entend certainement réclamer plus de vie, plus de liberté pour ses congénères), mais comme une renaissance à vocation poétique (en libérant la colombe, il entend se prolonger en un être libre et affranchi de la pesanteur humaine).