Kill Bill



Une belle blonde en survêtement jaune et noir nappé du sang de ses ennemis, une belle et venimeuse asiatique en kimono blanc immaculé, des yakuzas masqués en costumes noirs, une adolescente nippone en uniforme de lycéenne : le fétichisme et la sensualité flamboyante de Kill Bill ne se limite pas aux personnages et à leur apparence, il s'étend aussi aux lieux (la villa des feuilles bleues), aux armes déployées et usitées jusqu'aux noms attribués. Car Tarantino est d'abord un grand créateur (ou révélateur, c'est selon) de fantasmes.

Ceux qui sont encore en vie, profitez-en pour le rester, tirez-vous ! Mais laissez les membres que vous avez perdus. Désormais, ils m'appartiennent.

Si Uma, à cet instant, apparaît tel un spectre du soleil levant (voix d'outre-tombe, contre-plongée qui fait sensation), Black Mamba, qui vient d'envoyer en enfer 88 yakuzas, rejoint les icônes du cinéma d'exploitation japonais, du loup solitaire à l'enfant (la contre-plongée souligne une même invincibilité) aux figures tragiques et vengeresses des Lady Snowblood et des Scorpion.
Si l'ombre de Kwai Chang Caine poursuit Bill à travers son acteur, David Carradine, et par contre-coup le volume 2, les fantômes de Yuki et Sasori hantent le volume 1. Mais hanter n'est pas vampiriser. Car Uma n'est pas Meiko, car "Flower of carnage" appartient désormais autant à Kill Bill qu'à Blizzard from the Netherworld, car cette élégiaque chanson épouse tout autant le destin d'O-Ren Ishii et la quête de la Mariée.
Quand, quelques instants plus tôt, le visage de Black Mamba se confond avec celui, tuméfié, de la Mariée, et que Beatrix Kiddo demande des comptes à Cotton Mouth, elle rejoint les figures mythiques du western spaghetti, celle de l'orphelin vengeur de La mort était au rendez-vous, celle de l'homme à l'harmonica d'Il était une fois dans l'Ouest. Mais la partition de Morricone adopte le seul point de vue de la Mariée, car le regard azuré d'Uma n'est pas celui, en acier, de Law et de Bronson.
Entre temps, Black Mamba a rugi, a ravagé, jouant du katana en jouant les acrobates, comme Gene Kelly jouait de l'épée dans Les Trois mousquetaires, en dansant.
Quand Black Mamba et California Mountain Snake se font face, prêtes à charger avec leur katana, le duel leonien épouse ceux des yakuzas eiga, se prolonge dans un corps à corps de Gosha, et se termine par une mutilation estampillée wu xia pian. De leur fusion et leur alchimie naît un style nouveau, celui de Tarantino, serré et intense, car le duel entre les deux vipères assassines n'appartient qu'à lui, car il rejoint celui, mythique, entre le bon, la brute et le truand, car le duel est grandiose, tout en se déroulant dans un espace restreint, car Tarantino est avant tout un grand magicien.
Quand Beatrix applique sur Bill la technique du coeur explosé par la paume à cinq pointes, que Bill se lève et s'en va pour s'effondrer cinq pas plus loin, l'art de Tarantino atteint son apogée, car Uma et David entrent alors dans la légende du cinéma, car les coeurs de Morricone désormais ne sont plus seulement dédiés à Navajo Joe, car le nôtre s'emballe pour la lionne qui a retrouvé son petit.

Comme ses aînés nippons, chinois et italiens, Kill Bill est un film qui a de la gueule, du coeur et des tripes. Son carburant est identique : le sang. Un sang qui n'aura jamais été aussi sensuel.

Pulp Fiction

L'excitation et le plaisir ressentis à la projection de Pulp Fiction furent, au même titre que les émotions éprouvées à la vision de Zombie, Bonnie and Clyde et Blade Runner, des éléments détonateurs dans mon envie forcenée de cinéma, un évenement majeur dans ma cinéphilie. En réalisant cette fiction pulpeuse, Tarantino n'a eu de prétention que de faire son cinéma, rien que son cinéma. Si les gangsters et l'héroïne de Pulp Fiction semblent appartenir à la mythologie du film noir américain et de la nouvelle vague française, ils n'en ont en réalité que l'apparat, noir et blanc. Si Travolta revet l'armure de Mc Queen dans Guet-Apens, si Uma revet l'apparence de Karina dans Vivre sa vie, Vincent Vega et Mia Wallace n'appartiennent qu'à Tarantino. Son Pulp Fiction est foncièrement sincère en ce qu'il parle essentiellement de son auteur (l'ami Quentin, rappelons-le, ne pense qu'en termes de cinéma), de ses lubies, de ses goûts et couleurs, délivrant une saveur unique et sensuelle, flamboyante et jouissive, celle d'un milkshake et de pancakes succulents, celle d'un Martin et Lewis et d'un Big Kahuna Burger alléchants. Son Pulp Fiction est un croisement inédit entre Tex Avery (les "résurrections" de Mia et Vincent en soulignent la parenté) et la série noire, illustré par le pop'art.
Pulp Fiction, c'est Mia qui danse en solo sur un poignant "Girl, you'll be a woman soon", et qui danse avec Vincent un twist entré dans la légende du cinéma ; c'est aussi l'histoire d'une montre et de ses aventures déchirantes ; c'est Butch qui, le sourire en coin, se déclare sous-estimé après sa confrontation avec Vincent, et qui retrouve Marsellus sur son chemin quelques mètres plus loin ; c'est Marsellus Wallace le chef de gang respecté qui subit les derniers outrages par un flic pervers et Butch qui vole à son secours, katana à la main ; c'est Vincent ressuscité qui range son flingue dans son short et qui, quelques instants auparavant, le visage aspergé du sang et de la cervelle de Marvin, déclarait : "j'ai pas fait exprès, c'est parti tout seul". Tout un symbole du cinéma ludique de Tarantino qui, outre une distorsion temporelle créée pour accroître le plaisir du spectateur, provoque aussi une explosion multi-sensorielle dont le feu d'artifice se déroule au Jackrabbit' Slim, lieu magique et décor de cinéma sensationnel (déjà mythique). Le paradis de Tarantino, selon Tarantino, qui convoque ses nombreuses icônes, ses nombreux fantômes.

I shoot Marvin in the face

Pulp Fiction, c'est le pied intégral.

Babylon 5



Ici la flotte White Star. Nous refusons de nous rendre. Nous ne nous retirerons pas, le commandeur Susan Ivanova à la tête des vaisseaux Rangers.
(Qui est-ce ? Identifiez-vous), le commandant d'un vaisseau terrien dont la technologie des Ombres rend quasiment invulnérable.
Qui suis-je ? Je suis Susan Ivanova. Commandeur. La fille d'Andreï et de Sophie Ivanov. Je suis le bras de la vengeance et le pied qui va botter vos pauvres fesses, et vous renvoyer sur la Terre, mon coeur. Je suis l'incarnation de la mort. Et la dernière chose vivante que vous verrez. Dieu m'envoie.

Ni reddition, ni retraite, telle est la devise de la série et tel est l'esprit qui anime le Capitaine John Sheridan (épatant Bruce Boxleitner), commandant de Babylon 5, vétéran et héros de la guerre contre les Minbaris (dont la capitulation, à la veille d'anéantir la race humaine, compte parmi les nombreuses énigmes de la série) et son second, le Commander Susan Ivanova.
Babylon 5 raconte l'histoire d'une station spatiale dont la mission, outre de favoriser les échanges commerciaux inter-planétaires, est de maintenir la paix au sein de la Galaxie. De "port d'escale pour les diplomates, les entrepreneurs, les escrocs, les vagabonds" où se rencontrent humains, Minbaris, Narns, Centauris, Drazis, Brakiris, Pak'ma'ras et maintes autres races, elle va se transformer en "balise étincelante dans l'espace, seule dans la nuit" lorsqu'elle sera conduite, sous le commandement de Sheridan, à jouer un rôle majeur dans les soubresauts de l'univers, dans le choc entre les grandes puissances et les puissances émergentes à la recherche de leur affranchissement, dans l'émancipation des peuples opprimés. Le refuge des derniers espoirs. Une forteresse de lumière pour affronter l'Obscurité.
Créée par J. Michael Straczynski (grand animateur et figure de proue des comics books), Babylon 5 est un monument de la SF qui réduit 2001 à un nota bene de l'aventure spatiale. Car B5, dans ses thèmes (l'imperialisme colonial, le concept divin...), ses circonvolutions (les jeux de pouvoirs), ses enjeux à l'échelle de la Galaxie, matérialise sur écran les visions et préoccupations des meilleurs romans de science-fiction, ceux de l'âge d'or, ceux de Robert A. Heinlein, d'A.E Van Vogt, en vérité les influences majeures de la série.
Rejoignant le sujet d' A la poursuite des Slans sur les affres de la télépathie (le roman parle de la persecution dont sont victimes les télépathes ; la communauté de Byron répond à celle de Jommy Cross), Babylon 5 a le souffle libertaire de Révolte sur la Lune, celui, épique et flamboyant, des spaces operas d'Edmond Hamilton (les Drakhs ont la même démarche que les H'harns), tout en prolongeant le message que voulait transmettre Kubrick dans 2001 : l'explication rationnelle et la définition scientifique du divin.

A une époque lointaine où les ancêtres de l'homme se détachaient en rampant du limon originel, il a du y avoir dans l'univers des civilisations qui ont envoyé leurs vaisseaux spatiaux explorer les bords les plus reculés du cosmos et conquérir les secrets de la nature. De telles intelligences cosmiques, qui ont augmenté leurs connaissances pendant des éternités de temps, seraient aussi éloignés de l'homme que nous le sommes des fourmis. Ils peuvent être en communication télépathique instantanée à travers l'univers ; ils ont peut-être conquis le contrôle de la matière et peuvent se télétransporter télékinétiquement en un instant à travers les galaxies comme consciences immortelles et incorporelles. En commençant à envisager ces possibilités, vous vous rendez bien compte que les implications religieuses sont inévitables, parce que tous les attributs fondamentaux de ces intelligences extraterrestres sont les attributs que nous donnons à Dieu.
Ainsi parlait Stanley Kubrick.

Nous n'avons plus besoin de vous. Nous avons appris à nous débrouiller seuls. Maintenant, fichez le camp de notre Galaxie ! Tous les deux. Sheridan à l'émissaire Vorlon et à celui des Ombres qui exigent un choix, celui de l'ordre et de l'obéissance (qui êtes-vous ?), ou celui du chaos et de l'évolution (que voulez-vous ?), théorie proche de celle diffusée par le monolithe noir de 2001 : l'homme ne gagnera les étoiles que parce que son ancêtre le singe aura appris à tuer.

Babylon 5 s'épanouit dans la rage (celles d'Ivanova donnent le frisson) comme dans le mariage, celui des esprits : la communion de Kosh avec son vaisseau organique (son dernier vol, aussi bouleversant que magnifique), celle de Sheridan et de Kosh, en sont les plus beaux témoignages.
Hautement symbolique, Babylon 5 l'est d'abord dans les corps et les formes. Si l'aspect des vaisseaux (celui de Kosh est d'une grande beauté) reflète l'âme de leurs locataires, l'aspect des races en dit tout aussi long sur leurs velléités : des êtres de lumière qui se cachent sous une armure et qui, lorsqu'ils doivent apparaître au grand jour (le sauvetage de Sheridan, l'apparition de Valen), s'adaptent à leurs spectateurs et ne dévoilent pas leur vrai "visage" ; des êtres arachnéens furtifs, qui tissent leurs toiles et tirent les ficelles, montant les uns contre les autres ; des presque humains soucieux de leur apparence (fiers comme des paons) et qui ont les dents longues tels des vampires ; des êtres reptiliens parés de peaux splendides, ou sommaires ...

Tout le monde vient voir Zathras quand il y a des problèmes. Une grosse responsabilité. Mais çà ne dérange pas Zathras. Zathras est formé en gestion de crise. Mais Zathras n'a personne à qui parler. Personne ne gère le pauvre Zathras. Alors Zathras parle à la terre. Parfois il parle aux murs. Ou aux plafonds, mais la terre est plus proche. La terre a l'habitude qu'on lui marche dessus. Comme Zathras, mais on finit par aimer çà. C'est notre rôle. C'est notre destinée dans l'univers. Parfois, il y a des insectes dans la terre et Zathras aime les insectes. Pas très bons pour la conversation, mais c'est des protéines pour l'alimentation.
Zathras, l'un des gardiens d'Epsilon 3, la planète mystérieuse et interdite autour de laquelle tourne Babylon 5.

G'Kar à Ta'lon : Où est mon livre, Ta'lon ? Le livre que je redigeais depuis deux ans. C'est mon seul exemplaire. Ta'lon : Oui, c'est précisément pour cela. Le Kha'ri a pensé que si quelque chose vous arrivait, il ne sortirait jamais, donc nous l'avons ... libéré. G'Kar : Libéré ? Ta'lon : Nous l'avons ramené chez nous. Ceux qui l'ont lu ont été très émus par le livre. Et ils l'ont dupliqué. G'Kar : Dupliqué ! Ta'lon : Juste quelques exemplaires. Pour leurs amis qui en ont refait quelques copies. G'Kar : Combien ? Ta'lon : Difficile à dire précisément. Il y a eu un peu d'agitation chez les imprimeurs. G'Kar : Les imprimeurs ! Combien ? Ta'lon : Cinq ou six cent ... mille. G'Kar : Quoi ? Ta'lon : J'ai entendu dire qu'il allait mieux se vendre que le livre de G'Quan. Félicitations, citoyen G'Kar. Vous êtes désormais une icône.

G'Kar à Lyta qui vient de se libérer de ses chaînes : Vous pouviez les ôter n'importe quand. Lyta : Tout le monde était plus tranquille. De plus, j'ai fini par m'y attacher. G'Kar : J'ai hâte de voir l'univers à vos côtés, Lyta. Peut-être trouverons-nous l'extraordinaire. Ou l'extraordinaire nous trouvera-t-il. En tout cas, ce sera l'aventure. Lyta : Je sens un autre livre. G'Kar : Quelle merveilleuse idée !

En suivant les aventures de Sheridan, Delenn, Ivanova, G'Kar, Marcus, Kosh, Lyta, le spectateur verra les rayons fabuleux et les navires en feu qu'évoquait Batty le Nexus 6, car Babylon 5 est, à l'image de Blade Runner, un grandiose poème du futur, car Babylon 5 est la plus belle des odyssées et le plus beau des opéras, car Babylon 5 se vit autant qu'elle se voit, car le spectateur dont il est question aura gagné un supplément d'âme et ne verra plus la vie de la même façon, car le spectateur que je suis n'a désormais plus qu'une seule pensée : exister en 2258 et s'en aller vagabonder en compagnie de Lyta et G'Kar.

Nous venons des étoiles, nous retournons aux étoiles ...

Nos séparations sous-entendent des retrouvailles, ailleurs, en d'autres temps, au cours d'autres vies. Nos âmes font partie de ces lieux. Et nous repasserons encore par ici.

Paix à l'âme d'Andreas Katsulas, merveilleux en G'Kar, qui vient de quitter ce monde pour rejoindre les étoiles, et, sans aucun doute, la planète Narn.

L'enfance d'Ivan



Je suis mon maître

Ces paroles sont celles d'Ivan, elles sont adressées au lieutenant-colonel qui veut le renvoyer à l'arrière. Elles sont surtout la voix et la voie d'Andreï Tarkovski qui n'aura eu de cesse de parler en son nom. Ce n'est sans doute pas fortuit si le film s'ouvre sur le visage d'Ivan derrière une toile d'araignée. Ivan est Andreï.
Ces paroles sont celles d'un enfant qui ne veut pas plier devant la volonté de l'autorité. Il n'est pas question pour Ivan de raccrocher. Il est l'oeil de l'armée russe (l'âme russe) pour anéantir l'envahisseur.

A celui qui a vu l'ange.
Epitaphe apposée sur la tombe d'Andreï Tarkovski.

Mulholland Drive


Mulholland Drive conte une passion amoureuse et raconte une obsession passionnelle.

Betty la blonde, dans une première partie, idéalise sa venue dans la Cité des anges, idéalise son talent d'actrice (se donne le beau rôle), idéalise Camilla la brune, la transforme en une Rita amnésique (donc façonnable), idéalise leur rencontre (comme dans un film noir hollywoodien), idéalise leur premier baiser, leurs premiers émois sexuels (d'une sensualité magnifique), idéalise les tueurs à gage censés tuer Rita, tue les tueurs à gage en question pour sauver Rita.
Betty, dans une seconde partie, ne s'appelle plus Betty, ne demeure plus dans un beau château, est confrontée à une Camilla qui a le beau rôle et qui n'a pas les mêmes sentiments qu'elle, a des rapports sexuels violents avec Camilla, cherche en vain une jouissance solitaire (toujours violente) en pensant à Camilla, ne veut pas que Camilla existe sans elle, et ne veut plus exister sans Camilla.
A la fin, Betty, en état de grâce, retrouve Rita, comme Laura retrouvait son sourire à la fin de Twin Peaks : Fire walk with me.

Quand le peintre des terreurs et des obsessions fait frissonner d'émotion : Silencio.

La source



La jeune fille et la mort

Fille du riche fermier Thorn, Karin, une jeune vierge (une jolie princesse), parée de sa plus belle robe, s'en va sur son cheval blanc porter des cierges à l'église du village voisin. Dans la forêt, près d'une rivière, elle rencontre d'abord Mephisto, tout droit sorti du Faust de Murnau. Requis par la servante Ingeri, il scelle le sort de Karin. Sur le chemin (emprunté à celui de Rashomon), Karin va croiser le Loup qui, dans une jolie clairière, va souiller son innocence et mettre fin à son existence. Le Loup, attiré par la chaleur d'un foyer et l'odeur d'une bonne gamelle, va se réfugier dans le royaume de Karin. Un piège à loup.

Les contes de la lune vague après la pluie



L’oeuvre de Kenji Mizoguchi impose un immense respect et une immense admiration.
La splendeur du monde fantômatique représenté dans le film alliée à ses languissants chants Nô, au raffinement et à la grâce sublime de la mise en scène, des décors et de la lumière (le film est éclairé par le très grand Kazuo Miyagawa, chef opérateur des plus beaux films japonais), font de Ugetsu monogatari l’une des plus belles oeuvres d’art contemporaines. Dans Ugetsu, Mizoguchi fait de chaque mouvement (des personnages féminins, comme de la caméra), chaque son, chaque vibration, un chef d’oeuvre de poésie qui épouse à la perfection le destin tragique et spectral des héroïnes.
Bien-sûr, Ugetsu n’est pas seulement la somme de ses rimes poétiques, un chant magnifique sans esprit et sans message, car Mizoguchi conjugue cette beauté à un thème, donne une profondeur à ses images en évoquant une nouvelle fois le destin de ces femmes trahies par l’ambition des hommes. Dans Ugetsu, la poésie ensorcelleuse des images s’allie à une morale bouddhique imparable tout en restant sélective. L’artiste en particulier, l’homme en général, ne peut se soustraire de la passion, ne peut renoncer au rêve. Cependant, la soif excessive d’ascension sociale et de reconnaissance (vanité) artistique (pour Genjuro), la soif de pouvoir et de gloire (pour Tobei), sont implacablement sanctionnées par la perte de soi et la déchéance. Le potier Genjuro qui rêve de fortune et d’inaccessible va succomber à la plus belle des apparitions et à la plus belle des apparences pour se réveiller au milieu de ruines. Le paysan Tobei devenu général retrouvera sa femme dans un bordel. Ici, et comme toujours chez Mizoguchi, l’amour et le sacrifice des femmes répondent à l’orgueil et aux désirs des hommes. Bien entendu, Genjuro est une projection de Mizoguchi, la princesse Wakasa incarne la tentation de créer du beau en s’oubliant soi-même, en oubliant le réel. L’élégance suprême du cinéaste est de ne sacrifier ni le rêve infusé par les spectres, ni la réalité tangible constitutif des êtres. Ici, l’ombre est dédiée à la lumière. Mizoguchi, dans Ugetsu, distingue rêve et illusion, oppose les ombres bénéfiques aux ombres néfastes, nous apprend à vivre en harmonie avec nos fantômes.
Dans Les contes de la lune vague après la pluie, l’art extatique et élégiaque propre à la grande tradition du monogatari et du théatre Nô (des récits dramatiques et lyriques tout dévoués à construire une émotion, une atmosphère) est au service d’un discours pertinent sur le sens de l’existence.Les contes de la lune vague après la pluie a la force et la pureté d’un diamant.

Ghost in the shell



Corps et âme

Veni sancto spiritus, çà fait un bail major, comment dois-je m'adresser à toi ?, c'est ainsi que Batou accueille Kusanagi dans Innocence, le second volet de Ghost in the shell et c'est un condensé du cinéma d'Oshii. Le véhicule, la communication et l'âme, telles sont les problématiques rencontrées par ses personnages, telles sont les préoccupations du cinéaste et les questions qu'il pose.
Peintre, poète et philosophe : Mamoru Oshii est tout cela. Car Mamoru Oshii, à l'instar d'Andreï Tarkovski (L'enfance d'Ivan, Andreï Roublev), compose ses plans comme des tableaux (un plan, un chef d'oeuvre), les assemble avec une harmonie et une maîtrise saisissante, en donnant à ses images un sens métaphysique éblouissant et vertigineux. A ce titre, Ghost in the shell est son film le plus abouti.
Si l'âme du second opus est cette fillette promise à devenir une gynoïde (cyborg conçue à des fins sexuelles), l'âme du premier est le major Motoko Kusanagi, cyborg au corps sublime chargée, au sein de la section 9 du ministère de l'intérieur, de mettre fin aux agissements de pirates informatiques. Ghost in the shell parle de sa quête d'identité : Motoko veut savoir si sa mémoire est réelle ou inventée, si le "fantôme" a existé avant d'être implanté dans la "coquille".
Le film trouve (naturellement) sa conclusion dans un ancien muséum d'histoire naturelle, sur la fusion quasi-divine entre le maître des poupées (en quête d'une enveloppe) et Kusanagi (en quête d'un supplément d'âme). L'Evolution de la Vie vient de franchir une nouvelle étape, pleine de promesses : la conscience, humaine ou non, vient de trouver un nouveau vecteur pour exister (se perpetuer indéfiniment) : la matière n'est plus indispensable. Comme Mike, l'ordinateur central de Révolte sur la Lune, le formidable roman de Robert A. Heinlein, et comme Hal de 2001, le puppet master, au fil des informations qu'il a acquises, s'est transformé en entité consciente.

Quand je danse, une belle fille se laisse aller au fil du vertige.
Quand je danse, la lune qui m'éclaire fait résonner certains souvenirs, Dieu descend du ciel pour assister au mariage et l'oiseau Nue chante à l'aube.

Ces paroles sont celles du score terrassant de Kenji Kawai, elles s'inspirent de la poésie japonaise classique vieille de 1000 ans. Elles sont le reflet de mon sentiment d'avoir été bercé par une sensualité et une poésie magnifiques, en goûtant aux intenses et délicieux "stripteases" de Kusanagi, en assistant à sa naissance et à sa mort physique, à sa réincarnation, en plongeant aussi dans son regard immense, jusqu'à l'extase. Elles se terminent par la formule shintoïste destinée à réveiller l'esprit de Dieu : To-o kami emi tame.

Blade Runner (version 1982)



J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire, de grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion, j'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l'ombre de la porte de Tanahauser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir, c'est ainsi que, sous la pluie, Batty le Nexus 6, après avoir sauvé la vie de Deckard le Blade Runner, termine la sienne, surconscient d'avoir brillé davantage que le commun des mortels.

Tout commence par un regard qui renvoie au spectateur ébahi un décor grandiose, spectaculaire, le personnage principal et l'un des messages du film de Ridley Scott.
Dans Blade Runner, de gigantesques cheminées crachent du feu, des dirigeables porteurs de slogans publicitaires vantent l'aventure spatiale et coloniale en planant au-dessus des rues, d'immenses rétro-projecteurs animent les façades des immeubles, des pyramides ocres plantent le décor (on est revenu à la symbolique et au gigantisme de la civilisation égyptienne), des néons envahissent la ville plongée dans une nuit perpetuelle.
Dans Blade Runner, le décor se signale par ses fumées et ses fumerolles, par son aspect cosmopolite et hétéroclite (le futur se conjugue au passé, le moderne pousse sur l'ancien), par son animation bigarrée et extravagante, par ses hôtels miteux et ses immeubles déserts gagnés par la décrépitude et la pourriture.
Dans Blade Runner, des voitures étincelantes s'élèvent au-dessus des rues saturées pour cotoyer les gerbes de feu, pour slalomer entre les immeubles et atterrir sur leurs toits.
Dans Blade Runner, la ville est parasitée par un bruit continuel, obsédant et lancinant, des chants Heike bercent le sommeil de ses habitants, rythment le jeu de cache cache entre Batty le loup et Deckard le chien.
Où est-ce que tu vas ?
Voilà ce que c'est d'être un esclave !
Je croyais que t'étais le bon dans l'histoire, c'est pas toi le héros.
Dans Blade Runner, les véritables héros sont ces réplicants, décrits comme des sur-hommes, doués d'une très grande résistance et d'une force supérieure qui, en raison de leur durée de vie limitée, vivent et voient davantage que les humains (chaque fois qu'une lumière brûle deux fois plus, elle brûle deux fois moins longtemps), des êtres encore capables de rebellion. Qu'est-ce qui vous pose problème ? demande Tyrell à Batty. La mort, répond le Nexus.
Dans Blade Runner, Deckard est poisson froid, celui qui ne sait pas ; Sebastian est celui qui crée ses amis ; Tyrell est pharaon, le père ; Zohra est la belle et la bête, la tueuse de l'espace, Miss Salomé la charmeuse de serpents électriques ; Léon est la brute ; Pris est l'objet de plaisir, la poupée au visage bariolé qui cabriole pour mieux tuer ; Batty est la tête pensante, le poète ; Rachel est l'objet de désir, le sujet expérimental, celle qui ne savait pas...

Buffy contre les vampires



Tu t'es surpassée. Tu as bien failli avoir raison de moi. Que veux-tu de plus ? Ces paroles sont celles du Premier, le Mal suprême (sous les traits de Buffy), qui s'adresse à la Tueuse, soi-disant mourante. On pourrait tout aussi bien appliquer ce "what more you want ?" au spectateur lui-même tant il en a reçu plein les yeux, les oreilles, et au passage un supplément d'âme ; on serait alors tenté de répondre : Angel.
Je veux que tu disparaisses de ma vue. C'est la réponse de Buffy qui se relève, le visage sur-déterminé. Buffy se relève toujours, le mal recule encore. C'est la conclusion du versant héroïque de la série. Sa plus belle signature.

Je la sens, Buffy ... mon âme. Ces paroles sont celles de Spike, le vampire prêt à assumer jusqu'au bout son statut de champion. Buffy qui lui dit ce qu'il a toujours voulu entendre, Spike qui la remercie : c'est faux. Mais merci de l'avoir dit. Le feu marche avec Spike et Buffy.
Il est aussi question de feu dans l'épisode musical Once more with feeling et dans la flamboyante chanson "allons braver le feu". Elle est attirée par le feu, clame le démon chanteur. Je n'ai pas d'autre destination, confirme Buffy. Que le spectacle commence, annonce le démon lorsque Buffy, sur une note spaghetti, pénètre dans son repaire, en envoyant valdinguer sa porte d'entrée.
Et lorsque Buffy et Spike finisssent dans une tombe, six pieds sous terre, il va de soi que Buffy le chevauche. Spike : laisse moi reposer en paix. Buffy s'enfuit. Une dernière fois. Spike : tu ne restes pas ? Car Buffy contre les vampires est une quête existentielle, celle de Buffy bien-sûr, mais aussi celle de Spike à la recherche de son ghost. Et de Buffy. Spike qui, contrairement à Angel, n'a pas récupéré son âme à la suite d'une malédiction : le vampire peroxidé l'a souhaité et conquis pour conquérir le coeur et l'âme de Buffy, pour qu'elle ait et recoive ce qu'elle "mérite".
Le spectacle est garanti ... c'est ce que tu voulais, non ? Et elle le regardera avec compassion. Lorsque Spike dévoile cette fameuse étincelle à la Tueuse (une flamme qui le dévore), la scène donne l'occasion à James Marsters de prouver son phénoménal talent d'acteur dont le jeu est alors proprement époustouflant, tant il est dense et bouleversant.

Tu es prête : d'un geste de la main, Faith soulage Buffy. Buffy qui se réveille à l'hôpital. Faith, envoyée dans le coma par Buffy, est dans la pièce voisine. Buffy répond au geste de Faith en l'embrassant sur le front. Faith, qui communie avec l'esprit de Buffy, vient de lui donner la clef pour éliminer son patron, le maire maléfique, et en profite pour lui révéler la suite des événements (en évoquant la venue prochaine d'une autre clef).

Encore un truc que tu veux finir toute seule, déclare Angel venu à la rescousse de Buffy mise à mal par Caleb (monstrueux Nathan Fillion), le serviteur du Premier. Si çà ne t'ennuie pas, confirme Buffy. Tu es prête à en finir, salope, lance Caleb. Le combat titanesque qui s'ensuit se termine comme il se doit par une émasculation ! Cette perte d'attributs mâles et l'éviction d'Angel sont bien entendu fortement symboliques, elles viennent conclure en beauté l'esprit de la série : la jeune fille (une jolie blonde californienne) mène la danse.

Je n'ai jamais avalé quelque chose d'aussi bon, déclare Buffy à Wood, le principal du collège qui l'invite à dîner dans un restaurant français. Dans Buffy, les allusions sexuelles, nombreuses, sont fameuses. Car Buffy est une série adulte sur l'adolescence, des premiers émois amoureux au déchaînement des instincts (la sexualité débridée et sauvage de Faith, les relations maso de Spike et Buffy) à l'épanouissement (l'accomplissement) sexuel (les relations homosexuelles entre Tara et Willow).

On a sous-estimé Babe, le cochon dans la ville, dit Andrew. Ne pense pas à Babe. Tu es Conan. Tu es le destructeur. C'est toi contre la nature. Tu es un chasseur. Un primitif. Tu vis de ta chasse. Tu es Andrew. C'est toi qui fixes tes règles. C'est tué ou être tué, lance le Premier (sous les traits de Warren) afin de motiver Andrew pour sacrifier ... un bébé cochon ! çà va aller, cochon, crie Andrew avant de se jeter sur l'animal, armé d'un féroce couteau. La tentative d'abattage échoue lamentablement, au grand dam du Premier.
Buffy veut bière, lance Buffy réduite à l'état de femme de cro-magnon. Giles, très british, qui répond : non, il en est hors de question. Buffy, les épaules voutées, se tourne vers Giles et lui adresse un regard mauvais : veux bière. Ne décevez pas la tueuse des cavernes, déclare Alex avant que Buffy ne se frappe violemment la poitrine pour impressionner son observateur. Et le spectateur.

Avec Buffy, tout commence par des dialogues brillants (d'excitants préliminaires) et tout se finit par une action, héroïque ou comique. Car Buffy est tout cela : une série émouvante, drôle, épique, jouissive, à l'image de sa formidable série dérivée : Angel.

Merci Joss.

Nang Nak



Dès le générique, l'histoire de Nak et de Mak est contée ; la caméra, explorant une vieille bâtisse abandonnée, dévoile des fresques qui relatent les événements tragiques.
La nature est omniprésente dans Nang Nak, elle est belle, venimeuse et inquiétante. Si le film est si beau, c'est aussi parce qu'il est en harmonie avec la terre et les éléments : une éclipse, une tempête, la faune (une araignée qui cogne à une porte, un serpent dans une rizière, un hibou dans une maison) sont ici autant de mauvais présages.
Les fantômes thaï n'ont pas la vocation vengeresse des fantômes japonais. Ils s'accrochent au monde des vivants parce qu'ils ne supportent pas la séparation d'avec l'être bien aimé, parce qu'ils veulent continuer à vivre auprès de lui, parce qu'ils n'acceptent pas leur condition. Un bébé nu marchant à quatre pattes qui tend les bras vers sa mère tandis qu'autour de lui se déchaînent les éléments est l'une des visions terrassantes de Nang Nak. Cette scène, la plus belle du film, possède une puissance émotionnelle inouïe, le spectateur n'ignorant pas que l'enfant n'existe que parce que sa mère, fantôme, l'a désiré, pour l'accompagner dans le royaume des ombres.
Si dans les premiers plans du film, le réalisateur cite le Kwaidan de Kobayashi (le ciel revu et corrigé), Nang Nak n'en a pas la même couleur, le même tempo, le même esprit. Nang Nak ne se veut pas la version thaï d'un film japonais, Nang Nak est profondément ancré dans la culture thaï. S'il n'atteint pas la beauté formelle des plus beaux films de fantômes japonais (Kwaidan donc, et Les contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi), Nang Nak raconte assurément la plus belle histoire de fantômes, et sans doute l'une des plus belles histoires d'amour.

Le sabre du mal


Le sabre du mal, réalisé par le vénérable Kihachi Okamoto, est au chambara ce qu'est The Blade au wu xia pian ou L'enfer est à lui au film noir, une oeuvre radicale et apocalyptique.
Le sabre est l'âme. L'étude du sabre, c'est l'étude de l'âme. Ame perverse, sabre pervers, déclare Maître Shimada Toranosuke (Toshiro Mifune, magnifique), la voie et la voix sage du sabre (celle de la légitime défense), après avoir décimé toute une escouade de samouraïs.

L'autre voie du sabre est celle incarnée par Tsukue Ryunosuke, campé par un ténébreux Tatsuya Nakadai dont le regard n'aura jamais été aussi noir. Ce personnage dantesque ne vit que par et pour le sabre : son sabre est son âme. Il tue pour tuer et se rassurer sur sa technique.
La mise en scène d'Okamoto est toute entière au service de ces deux voies, calquée sur l'état d'âme de Shimada et Ryunosuke.

Le combat de Shimada se déroule sous la neige, les coups portés sont purs, et la séquence se clôt sur un sermon et des regrets d'avoir du tuer tant de gens.
Le combat de Ryunosuke se déroule dans un bordel qui prend feu, Ryunosuke se bat d'abord, en déchirant le décor, contre les fantômes de ses nombreuses victimes, puis enchaîne sur les membres de son propre clan, les coups portés par Ryunosuke traduisent sa folie nihiliste et destructrice, et la séquence se clôt, en même temps que le film, sur un arrêt sur image tétanisant.

Le sabre du mal, c'est aussi la douce orpheline Omatsu,
interprétée par la très jolie Yoko Naito, dont le destin est de devenir une courtisane après que son grand-père ait été assassiné froidement par un Ryunosuke au sommet de sa noirceur.

Kill !

Tu es beau en habit de samouraï.
Je ne veux plus être samouraï : cette parure m'écrase les épaules et j'ai froid à la tête.

En quelques mots, Tabata résume le propos du film, qui est de dénoncer le monde faux et impitoyable des samouraïs, décrits comme de simples pantins, leur loyauté aveugle ne servant en réalité qu’à asseoir les ambitions personnelles de chefs de clans sans conscience. Le message du réalisateur est clair et sans appel : le code d’honneur des samouraïs est caduque car il n’a aucun sens et la voie du samouraï n’est donc qu’un leurre. Pire, “un métier sans intérêt”, dixit le chambellan Moriuchi.
Kill ! conte les (més)aventures d’un paysan, Tabata Hanjiro dit le bouseux, qui a vendu sa terre pour acheter un sabre et devenir samouraï. Genta, lui-même ancien samouraï, désormais désabusé et yakuza vagabond, essaiera de l’en dissuader.
Campés par Tatsuya Nakadai et Etsushi Takahashi, Genta avec sa gueule de chien battu et Tabata avec sa gueule d’ahuri, forment un duo détonant.
A travers cette fable ironique, Okamoto, comme son aîné Kurosawa dans Les sept samouraïs, désigne le camp du seul véritable vainqueur, celui des paysans (le monde vrai et franc), quand leur fête finale met un terme à l’affrontement entre les deux factions d’un clan, et lors d’une scène hilarante, qui montre Tabata devenir littéralement fou de désir pour une prostituée, qu’il avait dans un premier temps délaissé (parce que trop grimée, parce qu’elle “ne sentait pas assez la terre”), lorsqu’il découvre que ses mains sont en réalité celles d’une ancienne paysanne qui ont déjà tenu une bêche et labouré !
Sous couvert d’un drôle de chambara, Okamoto (ancien assistant de Naruse) livre une oeuvre pleine d’humanité, notamment à travers le personnage du chambellan, réfugié dans un bordel qu’il déclare ne plus vouloir quitter après s’être attaché à ses locataires forcées.
Portée par la fabuleuse balade de Masaru Sato (guitares et trompettes signifient la parenté du film avec les westerns spaghettis), la pantalonnade (aussi osée que celle de Sanjuro de Kurosawa) se clôt sur l’un des finals les plus beaux, les plus généreux, les plus humanistes de l’histoire du cinéma. Rien de moins.

Twin Peaks



Twin Peaks, c'est le nom d'une petite ville en apparence tranquille du Nord-Ouest des Etats-Unis, peuplée de 51201 âmes - 1 : la très belle Laura, appelée ainsi par Lynch en hommage à celle de Preminger.
Au commencement, il y a la jeune Ronette, en nuisette déchirée, divaguant sur les rails d'une voie de chemin de fer, et Laura Palmer, échouée sur la berge d'un lac, apaisée, enveloppée dans un linceul en plastique, sanctifiée par la mort.
A la fin, il y a Dale Cooper dans le monde noir, accueilli par une chanson sublime de Jimmy Scott, poursuivi et rattrapé par un double ricaneur.
Entre, il y a une enquête policière (qui a tué Laura Palmer ?), où les hiboux ne sont pas ce que l'on pense, peuplée de personnages fous ou visionnaires : un nain messager qui aime bien faire des pas de danse ("vos chewings-gums vont bientôt revenir à la mode"), un géant fournisseur d'indices, un manchot repenti, un croquemitaine volage, des shérifs membres d'une société secrète, un agent du F.B.I guidé par ses visions (Laura qui, dans un salon de feutre rouge, lui murmure à l'oreille le nom de son meurtrier).
A Twin Peaks, les personnages ont l'habitude de se retrouver au double R pour y manger de délicieuses tartes aux myrtilles et où l'on sert un café très noir, où la dame à la buche fait ses dépôts de chewings gums, où le major Briggs raconte son rêve de bonheur à son fils Bobby, où Dale Cooper raconte des blagues à la très jolie Annie Blackburne.
A Twin Peaks, les volatiles ont des choses à dire : un corbeau perché sur la cime d'un arbre (son regard, morbide et magnifique, figure celui de Lynch) qui suit Cooper et le shérif Truman dans leur (en)quête tandis qu'une douce mélopée (l'hymne à la nuit de Julee Cruise) plane sur la forêt pour les guider ; le ménate Waldo (appelé ainsi en hommage à celui de Preminger) liquidé parce qu'il en savait trop et qu'il parlait trop.
Si Twin Peaks est une série aussi précieuse, c'est parce qu'elle déconnecte le spectateur de son univers pour le faire pénétrer dans celui, fascinant, noir, ésotérique, fantastique, de Lynch.
Twin Peaks est le cauchemar le plus effrayant et le rêve le plus doux.

Les tendres rameaux de l'innocence brûlent les premiers, ces paroles sont celles de la dame à la bûche dans Twin Peaks : Fire walk with me, le film qui clôture le chemin de Laura et augure celui d'Annie Cooper.