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Des trains et Apu





Le cinéma est né avec un train. Filmer des trains pour mieux filmer les hommes, pour filmer avec mélancolie la conquète de l’Ouest, pour filmer des ébats sexuels. Autant de cinéastes, autant de mobiles.
Dans le film de Satyajit Ray, la vie d’Apu se conjugue au rythme des wagons et des locomotives. Un dragon en fer qui crache sa fumée noire au milieu d’une campagne et d’une végégation immaculée, fantasmagorique et mythologique, à peine aperçu dans le premier opus La complainte du sentier pour évoquer l’enfance rêveuse et aventureuse de son héros. Un moyen de locomotion pour le conduire à la ville et à ses études, dans L’invaincu, pour mieux évoquer son adolescence, son avidité de connaissances du monde moderne. Enfin, un moyen pour en finir dans le dernier acte Le monde d’Apu, pour mieux filmer la cruauté et les désillusions de l’âge adulte. Un train qu'on rate exprès pour faire plaisir, un train qu’on prend trop tard, un train qu’on préfère frôler au lieu de s’y abandonner. Frôler la tête baissée, l’âme dévastée.

La complainte du sentier












Des mains qui frictionnent un corps et réchauffent un coeur transis, des mains nourricières et charnelles, une main gauche chapardeuse, une main droite qui repose en paix.
Satyajit Ray accorde aux mains des personnages une première importance. Jusqu’à leur faire incarner une âme en partance.

Paresseuse, pourquoi t’entêtes-tu à attendre la pluie ?

La journée s’achève. L’eau du saint étang s’assombrit. Elle ne rit et ne chuchote plus. Le ciel a trop bu et gronde son ennui. Les araignées d’eau s’affolent à l’annonce de la grosse averse et les nuages noirs menacent également la quiétude de ton foyer.
Qu’attends-tu, jeune fille, pour rentrer à la maison ?

Paresseuse, pourquoi restes-tu là à danser sous la pluie ?

Chaiyya Chaiyya

Expert dans le langage du coeur, le cinéma indien l'est tout autant dans celui du corps.
Dil se n'est pas seulement la traduction de son titre. Dans le langage bollywoodien, "du fond du coeur" veut bien souvent dire aussi "du fond du corps".
Dans cette séquence intitulée Chaiyya Chaiyya, les personnages se livrent à une chorégraphie du corps sans équivoque. Dans un cadre éminemment sexué : un train, des tunnels. La musique, obsédante, répétitive, lancinante, dominée par les percussions, épouse le mouvement du train, évoque le coït et son entraînant train-train.
Au commencement, la sublime ghaziya s'éveille au milieu des hommes. S'étire lascivement. Profonde, sa voix, très haut, s'élève : son appel est sans ambiguïté. La donzelle réclame du plaisir. Quand elle se lève, tous les hommes sont à genoux autour d'elle. Subjugués devant sa divine beauté. Au Shah, émerveillé, de sauter littéralement à ses pieds. Dégageant le pouvoir hypnotique d'une sirène, elle se déhanche, d'abord langoureusement, de plus en plus rapidement, de plus en plus franchement, agite ses fesses, rentre le ventre, l'exulte, attire et repousse, accueille et expulse. Ainsi de suite, donnant le la du rapport amoureux. Avec la volonté de faire tourner les têtes. Ici, à prendre au pied de la lettre tant celle de Shah Rukh et des figurants sont en quasi-perpetuel mouvement circulaire.
Quant à la chorégraphie de l'acteur, tantôt fougueuse, tantôt idolâtre, elle est toute dédiée à répondre aux invites incessantes de sa partenaire.