Les 39 marches



Ici, dans Les Trente-neuf marches, une main qui irradie d'effleurer une cuisse nacrée et soyeuse, une pleine main qui jouit d'alpaguer la chair de lait de cette cuisse, une fois la soie retirée. C'est la femme qui montre le chemin. Ici, une paire de menottes pour obliger à une intimité, à conter fleurette dans une lande grise à perte de vue, jusque dans un lit, à se livrer à des contorsions, soit des exploits amoureux, et qui va servir au final à célébrer un couple, à sceller une belle alchimie. Une paire de menottes pour accorder, fut-il maladroitement, ses pas, ses gestes, ses désirs à ceux de l'autre. Ainsi va l'amour et le sexe.
Hitchcock, en Cupidon concupiscent (jusqu'à "perdre" les clefs des menottes), n'a jamais cessé de filmer des histoires érotiques bien à lui, de raconter des expériences sexuelles qui avortent (ici la belle énigmatique qui échoue trop vite sur un benêt, qui s'affirmera plus tard avec le danger, et la paysanne qui meurt à petit feu de ne pas être aimée), des histoires d'amour qui commencent mal et qui finissent souvent par des frénésies, de vie ou de mort, ici par deux mains qui se retrouvent, cette fois en plein accord et pleine connaissance de cause. Dans ces Trente-neuf marches, le fringant Hitchcock, pas encore le calculateur obsédé de Vertigo, filmait Robert Donat comme lui-même et Madeleine Carroll comme la blonde de ses rêves. Donc menottée à lui durant un bon bout de chemin.

La moustache de Poirot



Poirot et sa moustache : une histoire d'amour qui finit mal, comme on le verra dans Hercule Poirot quitte la scène, l'ultime et poignant épisode de la série incarnée par le formidable David Suchet. Une moustache qu'on soustrait peut changer la face d'un homme, mais aussi de son monde, autrement dit la symétrie de son âme. Une âme en hiver dès Le crime de l'Orient-Express, qui, furieuse à entrevoir sa fin, se raccroche à son chapelet comme on s'accroche à une bouée, à une moustache garde-fou. Poirot finit sa vie avec une moustache alibi. C'est son plus beau geste d'humain.

Raquel



Des ours alléchés, mal léchés, et la belle au grain caramel, à peau de miel, aux sillons et aux lèvres d'amande, au compas de rêve et aux horizons d'infinis...




La mélancolie et l'humour du zombie de Romero









Le zombie de Romero peut finir aussi dans un cinéma ou bien encore s'affranchir de sa banque, de ses dollars qui volent au vent, de sa grande histoire d'amour avec les grosses caisses, de ce que fut sa way of life. Il dore désormais au soleil et déambule avec ses nouveaux amis alligators, se maquille de mélancolie, ou se moque de ses anciennes occupations, pas seulement culinaires. Les pom pom girls, les majorettes, n'excitent désormais plus autant les foules, en l'occurence réduites ici aux plus cons des mâles vivants. En bouffant les survivants, le zombie de Romero se moque de ses anciennes voracités. Il se venge de sa vie d'avant.

Mémoires d'outre-tombe













Le zombie d'Amérique, chez Romero, échoit toujours dans un lieu affectif, donc bien souvent dans un lieu de consommation. Il en va différemment du zombie de Kirkman qui finit là où le vent le porte... ou l'envoie valser.


De l'âme



Volée de bois et de morts : le mort est plus léger que le vent texan. On apprend ainsi que l'humain, soustrait de son réseau électrique, appelé ici-bas âme, ne pèse plus rien sans ses assises neuronales, ne pèse pas plus qu'un fétu de bois mort. Autrement dit un poids mort qui vole.

Wait for me...



Dans Fear the walking dead, la survie compte moins que la volonté de refonder. Un but commun, une beauté commune. D'abord incarnée par une Madison/Kim Dickens irradiée et irradiante, avant de passer le flambeau. Celle qui fut, dans l'éblouissante (et très texane) série Friday Night Lights, la mère de Matt Saracen, quaterback des Dillon Panthers, compose ici l'un des plus beaux portraits de femme et de mère-lionne vus sur un écran. Cette belle chanson de Moby lui va comme un gant et lui rend un bel hommage.

Même pas peur...



Comme une évidence, le Texas des Clark a la beauté triste de la vraie apocalypse, quand celle, trop comics, de la Georgie des Grimes, Negan et Alpha surenchérit inlassablement, pour en mettre surtout plein la vue. Les aurores texanes et leurs parfums d'éternité amande-amère sont plus éloquentes que la vitesse vite consommée et les horreurs géorgiennes, sont dédiées aux absents autant qu'aux survivants. La dépression, l'obsession et la folie de ces derniers restent à visage humain. Ici, on écoute encore des vinyls romantiques et mélancoliques, en s'enivrant de Château Latour. Ici, on ne passe pas son temps à flinguer des vivants, comme on flingue des morts, on ne passe pas son temps à ressasser la guerre d'Irak ou de Syrie. Dans Fear the walking dead, on continue à pleurer ses morts pour de vrai, à ne pas vouloir les décevoir, à vouloir leur rendre hommage. On continue à avoir de vraies douleurs, comme de vrais remords. Insondables, à l'image de celle d'Alicia et ceux de Charlie dans le déchirant "Ferme tes yeux" de cette saison 4 à n'en croire ses yeux, ses oreilles, son âme. Dans cette série dérivée à l'ambition prométhéenne, on invente des paradis pour ceux qui partent et pour ceux qui restent on offre de beaux souvenirs ainsi qu'une volonté de fonder une nouvelle famille, libre d'accès. Ici, le slogan n'est pas "show must go on" mais le Wait for me de Moby ou le Carrion Flowers de Chelsea Wolfe. Ici, Madison a été créée pour que, dans ce nouveau monde, Nick et Alicia restent beaux et deviennent importants, et Nick est mort pour rendre Alicia plus forte et encore plus belle.
Même pas peur de dire que Fear the walking dead est une série qui compte infiniment.

Alicia, depuis Charlie



C'est Alicia au nom doux et sonore qui, depuis Nick et Charlie, depuis Madison et Naomi, n'est plus tout à fait la même, ni tout à fait une autre. C'est donc Alicia qui déclenche un ouragan de feu sur une ambulance ou un char d'assaut, toujours Alicia qui a du khôl autour des yeux, et qui lance des éclairs de sang autour d'elle, comme pour faire partager une vision de son enfer, Alicia encore qui des serpents dans les cheveux invente le planté de canon de mitrailleuse dans un crâne ennemi, Alicia enfin qui s'apprête à flinguer et anéantir une enfant. Dans une autre vie, elle s'appelait Tisiphone, fille d'Hadès et de Perséphone, l'érinye de la vengeance. Avant de pleurer des larmes de sel et non plus de soufre, et de devenir une bienveillante. Pour sauver Charlie, et faire taire mon coeur emballé, le temps d'une extrasystole.




La flibustière des antilles





Jacques Tourneur, dans le magnifique Anne of the indies, filme son héroïne, incarnée par une incandescente Jean Peters, comme le Sheba Queen, son flamboyant navire : voile contre le vent, envers et contre tout, et tous, qui sème le chaos, chante et danse un opéra comme Wagner dirigeait une walkirie. D'un feu divin. Qui fulmine, prête à déclencher les enfers. Le poignet sûr prompt à dégainer son épée, et sa volonté de fer, pour ici contrarier les plus grands rapaces et coucous de la planète (de grands visionnaires aussi donc), autrement dit les Anglais. Surtout l'oeil ancré dans un horizon azuré, incarné ici par un bellâtre, dont l'horizon est ailleurs, vendu à ses ennemis jurés. Un oeil frondeur qui peut déclencher une tempête mais aussi voir l'infini que peut offrir un amour fou, même non partagé, même s'il n'est pas le sien, un horizon plus fort que la mort. Même la sienne.

De l'ombre d'Ugolin



Des ombres passées sur sa surface, la Terre en garde-t-elle une mémoire ? Si oui, le fait-elle avec parcimonie, en raison de l'intensité déployée ? Si oui, l'ombre d'Ugolin passée à courir après celle de Manon, à vouloir la mirer, à vouloir s'unir à elle, a t-elle été sauvée de l'oubli ?
Puisse un jour le cinéma français de retrouver une ombre qui passe son temps à creuser aussi intensément sa tombe.


Choses secrètes





A trop brûler la chandelle, ce sont toujours des secrets qui se font la belle, qui s'envolent ou qu'on vole. Volés ici par un vampire de la pire espèce. Un vampire impuissant : qui ne va nulle part, enfermé dans une boucle spatio-temporelle, condamné à ne jamais sourire, à ne jamais rêver et à ne jamais jouir.
Brisseau qui, dans cette histoire, joue un aigle, incandescent, a encore visé juste.

Colloque monochrome



Déjà des spectres de Verlaine. L'oeil gris, morne et vague. Comme la lune après une pluie d'Irlande. La main blanche, glacée et mensongère. Comme un conte amande amère. Un coeur qui ne bat plus la mesure donne des lèvres bleues. Aussi blêmes que celles d'un vampire exsangue. Pas même un froissement d'ailes pour consoler l'au-delà de Lady Lyndon et de Redmond Barry. L'enfant, comme un tendre rêve, s'est évanoui.

John Mohune et l'ange noir





Depuis longtemps, l'ange de Moonfleet, qui n'est pas de miséricorde, qui veille sur les damnés de la terre, attendait John Mohune, le dernier  descendant de Barberousse. C'est toujours l'erreur de l'ange noir : le sang n'irrigue pas l'âme des humains. L'effusion naît des larmes et des regards. Le dernier Mohune saura laisser une belle empreinte.

Les fantômes de Moonfleet



C'est le plus beau Fritz Lang et le plus beau Stewart Granger. Lang qui, dans la lande, parmi les tombes ou dans un jardin apocalyptique autrefois promis à sa belle, mais depuis longtemps partie, joue au serpent, ou à l'ange noir, pour filmer des fantômes et des morts-vivants. Granger qui, évanescent, bientôt voile au vent du grand nulle part, joue au vivant parmi les morts. Ces morts qui ne seront jamais des fantômes, ne laisseront aucune empreinte, aucune mémoire.
Une fois qu'on a dit çà, on n'a donc pas dit le plus important : c'est une histoire d'amour au-delà du temps et de l'espace entre deux spectres, deux absents. Olivia et Jeremy. Qui, le vague à l'âme, ont cru à un enfant, à un avenir en commun. Une fois qu'on a dit tout çà, on n'a toujours pas dit que c'est l'un des plus beaux films du monde.

De la poussière et John Wayne



La conquête de l'Ouest ? C'est souvent une histoire de poussière qui a rendez-vous avec le soleil. Soit le temps qui percute l'étoile des hommes. Et inversement. Les plus beaux westerns mettent en scène cette nostalgie de la lumière, ce ballet entre le visible et l'invisible. Dans les films de John Ford, dans ses chevauchées fantastiques comme dans sa station piéton, il échoit à John Wayne d'attirer et de lever la poussière, de capter et de capturer cette lumière.


Les cieux du Capitaine Wyatt



Des yeux de lagon qui mirent et envient les cieux d'une autre, depuis longtemps muette et soustraite au monde mais pas à ce Wyatt de légende, qui continuent à refléter sa princesse indienne. Ces cieux qui appartiennent aussi à un enfant, leur fils élevé sur une île chatoyante à l'abri d'un monde galopant. C'est dans ces conditions, et un cadre à n'en croire ni ses yeux ni ses oreilles, un enfer luxuriant, que la belle sauvée des terribles Séminoles et de leurs complices alligators s'apprête à conquérir les cieux du grand Gary Cooper. Les aventures du Capitaine Wyatt est le plus beau Raoul Walsh.